Quantified Self : tout mesurer pour tout optimiser ?

2 septembre 2015

Goûts musicaux, parcours de votre jogging matinal ou encore temps passé sur telle tâche au travail… C’est une réalité : aidés par les outils numérique, toutes nos actions et nos préférences sont peu à peu quantifiées. Mais jusqu’où ? Et à quels prix ?

Pour mieux cerner les enjeux et débats du Quantified Self, RSLN est allé à la rencontre de Pierre Guyot et Camille Gicquel, auteurs de Quantified Self. Les apprentis sorciers du moi connecté (FYP éditions) [et anciens rédacteurs pour RSLN, NDLR].

 

Comment définissez-vous le Quantified Self ? 

Pierre Guyot : Le Quantified Self, c’est un ensemble de variables sur soi stockées et partagées en ligne, de son activité physique à sa santé ou encore le temps passé à travailler ou à dormir.

La notion d’autosurveillance est également présente : la personne qui se quantifie est proactive. On voit d’ailleurs de plus en plus se répandre l’idée d’une connaissance et d’une maîtrise de soi par les chiffres. De ce point de vue, le Quantified Self est en fait assez lié aux sphères du bio-hacking et du transhumanisme et des techno-utopies des années 1970, ou encore aux discours récents du développement personnel, qui entendent créer un homme parfait selon le précepte : « Tu mesures tout, tu optimises tout. » 

Cette mise en données progressive de nos vies s’accompagne d’ailleurs de nouveaux modes d’interactions sociales…

Camille Gicquel : Les générations qui viennent n’auront même pas conscience du Quantified Self en soi : les capteurs seront déjà intégrés. Par exemple, les vélos nouvelle génération sont tous équipés de capteurs qui quantifient directement les utilisateurs, ils n’ont même plus besoin de s’équiper pour mesurer leurs performances.

Le Quantified Self peut aussi « participer à la construction d’un mieux vivre ensemble »

Sur des domaines sensibles comme la santé, comment garantir que l’utilisation des données collectées ne représente pas une menace pour le droit à la vie privée ?

Pierre Guyot : C’est vrai que l’on parle souvent de Quantified Self et de santé car cela bouleverse les modèles économiques existants et concentre donc le plus de potentiel de disruption et d’inquiétudes.

L’écosystème de l’innovation est en avance par rapport au temps règlementaire : en France, il n’y a pour l’instant que la Cnil qui s’est saisie d’un sujet qui est bien sûr un enjeu de privacy. Par exemple, on ne sait pas exactement ce qu’a le droit de faire une startup qui collecte des données.

Camille Gicquel : Sur ce sujet, la Cnil avait d’ailleurs consacré tout un cahier au Quantified Self, donnant divers conseils, comme ne pas connecter ses applications à des réseaux sociaux, qui revendent souvent les données à des plateformes publicitaires, ou éviter de relier ses données partagées à son nom.

La question des assurances, par exemple, suscite une vraie crainte. En France, des tests ont déjà été réalisés par le biais de partenariats, comme AXA avec Withings [spécialisée dans les objets connectés, NDLR].

Ce genre de pratiques est voué à se généraliser, mais cela peut aussi donner quelque chose de totalement différent et participer à la construction d’un mieux vivre ensemble. Hudson Yards est par exemple un projet qui vise à réhabiliter un quartier en croisant toutes les données de ses immeubles, ses habitants, pour optimiser la consommation énergétique, mieux penser l’espace pour se retrouver, se déplacer… C’est ce que l’on appelle le Quantified Us : l’idée de dépasser le Quantified Self avec une somme de données individuelles à portée collective.

 

Comment voyez-vous le futur du Quantified Self ?

Pierre Guyot : On a parfois un peu l’impression de revenir cinq ou six ans en arrière, lorsque les gens débattaient autour des données partagées sur les réseaux sociaux. Sauf que là, ce n’est plus uniquement d’adresses mails personnelles ou de noms partagés qu’il s’agit, mais de la diffusion de données qui touchent au corps même, au plus intime. 

Camille Gicquel : Le rôle des réseaux sociaux est fondamental, car il y a bien sûr la question des données qu’on y partage mais aussi celle de la norme. On publicise sans cesse les résultats de nos propres performances dans des logiques de comparaison aux autres. C’est un champ de fascination auquel nous allons être de plus en plus confrontés et sur lequel il va falloir débattre.

 

* Camille Gicquel, Pierre Guyot, Quantified Self, Les apprentis sorciers du moi connecté, FYP Editions, 2015

 

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