Raja Chatila : « L’introduction des robots dans l’entreprise détruit des emplois, mais en créera d’autres, inattendus » share
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Raja Chatila : « L’introduction des robots dans l’entreprise détruit des emplois, mais en créera d’autres, inattendus »

15 septembre 2015

Incarnant de nombreux fantasmes souvent véhiculés par la science-fiction, les robots sont pourtant déjà une réalité dans différents secteurs d’activité, notamment l’industrie. Et s’invitent peu à peu dans de nouveaux métiers, de pizzaïolos, à chirurgiens en passant par hôtes d’accueil.

RSLN a décidé de faire le point sur l’utilisation de ces robots physiques dans le monde du travail avec Raja Chatila, directeur de l’Institut des systèmes intelligents et de robotique (Isir), une unité de recherche commune à l’Université Pierre et Marie Curie et au CNRS, et spécialiste de la robotique autonome.

 

RSLN : Où en est la robotisation de l’emploi ?

Raja Chatila : Nous parlons ici de robots matériels. Tous les milieux professionnels n’ont pas les mêmes problématiques, il faut donc distinguer les situations. Il existe déjà des chaînes de montage entièrement automatisées depuis de nombreuses années, comme dans l’industrie automobile. Les premières entreprises où les robots cohabitent avec des humains sont celles qui se rapportent à la fabrication.

Aujourd’hui, dans certaines industries, on commence à introduire des robots qui ne sont pas complètement isolés des humains, qui sont sur la même chaîne de production qu’eux. Ces situations sont possibles car c’est économiquement intéressant de partager certains travaux entre les humains et les robots pour fabriquer des objets de petites séries. Cette coopération permet de réaliser des produits qui bénéficient à la fois de la célérité et de la capacité de transport des robots, et de la capacité humaine à mieux comprendre la tâche et à effectuer des actions précises.

Par contre, cela est beaucoup moins fréquent lorsque l’on parle des activités de « bureau ». Le seul exemple que je vois, ce sont les robots de télé-présence, qui permettent à une personne éloignée physiquement d’être présente.

 

Quand on parle de robots dans le monde du travail, on a souvent tendance à les opposer aux humains, et d’accuser les uns de prendre le travail des autres. Qu’en est-il vraiment ?

Raja Chatila : La manière de dire les choses est importante. Quand on dit « les robots prennent le travail des humains », on semble sous-entendre qu’il s’agit d’une entité consciente qui prendrait sciemment la place des humains. Le robot est une machine… et n’est qu’une machine !

Ce sont des êtres humains qui ont décidé de l’utiliser ou de l’introduire dans l’entreprise, parce qu’ils trouvent cela économiquement profitable. Ce sont donc les humains qui sont responsables. Pour moi, cette situation est comparable à la délocalisation d’une production dans un pays où la main d’œuvre est moins chère…

Cela étant dit, il est clair que la robotisation a pour objectif de rationaliser un processus de fabrication. Cela signifie réduire les coûts et augmenter la productivité. Forcément, dans cette équation, la main d’œuvre humaine est la première victime du processus. C’est le cas historique déjà ancien de l’agriculture, par exemple, avec sa mécanisation, qui a vu une baisse considérable de ses effectifs.

Si l’on prend un peu de recul, ce mécanisme de robotisation crée d’autres emplois. Ils ne vont pas être occupés du jour au lendemain par ceux qui ont perdu le leur, mais globalement, au niveau de la société, il résulte de la disparition d’un certain type de tâches désormais effectuées par des machines un mécanisme de croissance, mais aussi l’apparition de nouveau besoins inédits et donc la création d’autres types d’emplois économiquement attractifs.

 

Le scénario du rapport de Roland Berger, publié en octobre 2014, prévoit un taux de chômage très élevé à la suite d’une large automatisation de tâches. Cela vous paraît-il réaliste ?

Raja Chatila : Il est plus facile de voir la destruction des emplois que d’imaginer la création de tâches nouvelles que cela engendre. Ce type d’étude met toujours en évidence ce qui va être perdu, alors que ce qui va apparaître est souvent inattendu et donc, de fait, très complexe à prévoir, y compris en termes d’emplois.  

 

Y a-t-il des limites, selon vous, à la robotisation des tâches humaines ?

Raja Chatila : Je pense que oui. On a commencé par robotiser les tâches simples et répétitives, qui ne nécessitaient pas de compétences cognitives, à savoir le travail à la chaîne. Et contrairement à ce que certains peuvent dire, on a automatisé ces tâches non pas en raison de leur pénibilité mais pour la rentabilité.

Dès qu’il y a une certaine variabilité des tâches qui nécessitent une compréhension de l’homme que n’atteint pas la machine, cela devient plus difficile à automatiser. Bien sûr, les machines vont faire des progrès, et on va concevoir des robots capables de faire des tâches faites aujourd’hui uniquement par des êtres humains. Mais la frontière restera là où l’esprit et la main humaine sont plus compétents et donc indispensables.

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