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Récit d’une mobilisation en ligne pour prouver que le jazz n'est pas mort

7 septembre 2010

(visuel : Extrait de Mostly Jazz TTV grid, par Pete Ashton, licence CC)

Ne riez pas. Nous allons encore vous parler de « la mort de » quelque chose. Rassurez-vous, pas question d’enterrer le web une nouvelle fois. Nous allons plutôt vous parler de jazz. Enfin, un peu. Car il sera question de Twitter, aussi. Et de mobilisation en ligne – surtout.

On s’explique : il y a un peu plus d’un an – le 9 août 2009 pour être précis – Terry Teachout, critique d’art dramatique au Wall Street Journal, publiait, dans les colonnes du quotidien économique et financier, l’avis de décès du jazz.

Sa thèse, appuyée sur les résultats d’une enquête publiée par la NEA, la « National Endowment for the Arts » (l’agence qui « remplace » notre ministère de la Culture aux Etats-Unis, voir quelques explications ici) est on ne peut plus simple : « Plus personne n’écoute de jazz », écrit-il.

Et de citer un chiffre particulièrement alarmant à ses yeux : l’âge moyen d’une personne se rendant à un concert de jazz serait passé de 29 ans en 1982 à 46 ans en 2008.

« Sensiblement le même âge qu’une personne assistant à un concert de musique classique, un opéra, ou un ballet », insiste encore Terry Teachout.

Cet avis de décès a fait bondir Howard Mandel, critique de jazz, abonné aux colonnes de plusieurs publications.

« Je vais à des concerts de jazz depuis 1966 – sans doute plus tout à fait autant que je le voudrais aujourd’hui, mais quand même, raconte-t-il à RSLN. Je suis convaincu que des jeunes vont à des concerts de jazz … et que le soi-disant problème [soulevé par la NEA] tenait plus à la conception de l’enquête, qu’autre chose.

En fait, je pense que les études d’audiences classiques ne prennent pas en compte certains lieux où les jeunes écoutent du jazz. Du jazz, en live, ça s’écoute aussi dans des jardins publics, dans des bars, dans des soirées privées, ou dans des festivals gratuits … . »

Lui vient alors une idée : capitaliser sur les réseaux sociaux, où l’on est souvent prompt à raconter avoir assisté à tel ou tel concert, et prouver que l’audience des concerts de jazz n’est pas forcément celle que les enquêtes décrivent.

Le 26 août 2009, il lance donc un mot d’ordre, sur son blog : il incite toutes les personnes se rendant à un concert de jazz à le faire savoir sur Twitter. « You’ve heard live jazz ? Tweet using #jazzlives ». Pour comptabiliser, et repérer les messages publiés, il va associer cette pratique à un « hashtag » – un mot clef, précédé du symbole « dièse », qui permet d’être repéré lors d’une recherche sur Twitter. Il lance donc l’expérience : « #jazzlives ».

Un an plus tard, le succès est au rendez-vous, juge Howard Mandel, qui ne dispose cependant pas de chiffres pour étayer son sentiment. « J’ai arrêté de compter assez rapidement, car j’étais submergé », écrit-il ainsi dans la note qu’il a consacré au sujet, à la fin du mois d’août 2010. « Mais, dans les faits, nous avons relevé que de très nombreux messages étaient postés depuis des lieux sortant clairement des sentiers battus », écrit-il.

>> Histoire d’aller un peu plus loin, nous lui avons adressé quelques questions, auxquelles il a eu la gentillesse de répondre, et dont nous vous proposons une retranscription [entretien réalisé par mail, le 1er septembre, liens rajoutés par nos soins].

RSLNmag.fr : Etiez-vous un utilisateur de Twitter, avant de lancer l’expérience #jazzlives ? Un blogueur ? Un mordu du net ?

Howard Mandel : Je n’utilisais Twitter que pour renvoyer vers mon blog, débuté en 2007 – je blogue aussi sur nodepression.com depuis un moment. Et, encore avant, j’utilisais des plateformes que l’on n’appelait pas encore des blogs, mais qui y ressemblaient fortement. […]

Je lis donc pas mal de blogs, je fais des recherches sur le web. Mais je suis avant tout un accro de l’écrit, et j’apprécie le bon vieux papier – tout en comprenant qu’il n’est vraiment plus en position de suprématie.

Pourquoi avoir choisi Twitter, plutôt qu’un outil de géolocalisation, ou Facebook, … ?

C’est un peu d’opportunisme : Facebook n’arrête pas de faire varier ses plateformes, ses formes de publications – des « groupes » aux « fanpages », le nombre d’amis / fans que vous pouvez avoir, ce que peut vouloir dire un « like ». Bref, nous avons essayé de trouver une manière d’utiliser, de contourner, Facebook dans un sens qui nous aurait été utile, mais nous n’avons pas réussi !

Quelle était votre intuition ?

J’étais totalement convaincu que des jeunes vont à des concerts de jazz, et qu’aucune mesure d’audience n’était vraiment capable d’apprécier cette pratique. J’étais aussi convaincu que les jeunes, et ceux qui « pensent jeunes », sont des utilisateurs de Twitter potentiels. Mais attention : nous n’avons toujours aucun moyen de prouver que ce sont des « jeunes » qui twittent, et nous ne prétendons pas le faire.

Twitter reste un outil assez « branché », réservé à une élite. Le succès de votre campagne pourrait également prouver … que les fans de jazz en sont issus !

Nous ne pensons pas que Twitter soit la meilleure, ni la seule, manière de mesurer un peu mieux la véritable audience des concerts de jazz, mais simplement un outil assez facilement mobilisable aujourd’hui.

Cela dit, je ne pense pas qu’il faille être particulièrement riche ou avoir un bac +5 pour utiliser Twitter, ou Facebook, ou envoyer un SMS ! Il vous faut avant tout avoir la possibilité d’utiliser Internet … et cela se démocratise tout de même.

Est-ce que ce que vous avez lu en ligne vous a semblé comparable à vos expériences de concert ?

Evidemment, je n’ai pas la naïveté de croire que ce que je lis en ligne – que ce soit sur Twitter, sur Facebook, sur des webzines, sur des blogs, …- soit un reflet exact du public d’un concert ! Ce public est segmenté, et de plusieurs manières.

Il y a les puristes abonnés aux concerts, qui vous diront que rien qui a été publié après 1932 mérite de s’appeler « jazz » … et la foule de tous ceux qui viennent de manière un peu moins régulière, mais qui s’y connaissent aussi. Il y a encore tous les « newbies » qui ne savent pas ce que c’est que le jazz, ou qui ne comprennent pas totalement qu’ils sont en train d’écouter du jazz – mais qui viennent, néanmoins. Et il y a encore les intransigeants, qui vous diront que tout ce qui a été publié après 1932 ne peut pas s’appeler du « jazz ».

Bref, ces trois groupes distincts vont se retrouver dans des lieux différents – au Lincoln Center dans le cas des puristes, au fin fond d’un jazz club universitaire pour les plus jeunes. Aucun d’entre eux ne publie sur Twitter, aucun d’entre eux n’a pu être atteint par notre campagne. Et pourtant, tous existent bien !

Et le fun, dans tout ça ?

Nous avons des progrès à faire ! Spontanément, je serai incapable de vous citer quelque chose d’un peu « drôle » qui aurait été publié avec le mot clef #jazzlives, par exemple. Mais nous devons y travailler, et nous allons devenir meilleurs, avec le temps.

L’humour donne une saveur vraiment particulière sur Twitter, et nous sommes persuadés que c’est aussi ce qui fera venir, et revenir, de plus en plus de personnes … . En fait, je pense que le format des 140 caractères est assez impressionnant, et que, pour l’instant, les participants à l’expérience en sont restés à la partie la plus « informative » du médium.

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