Rencontre avec Evgeny Morozov : peut-on critiquer le « cyber-optimisme » ? share
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Rencontre avec Evgeny Morozov : peut-on critiquer le « cyber-optimisme » ?

30 juin 2011
(photo : Evgeny Morozov, par Ophelia Noor, licence CC)
 
Attention, voix atypique : « Les gourous des technologies américains vont dans les talk shows ; les blogueurs iraniens vont en prison. »
 
Voilà, c’est ainsi que parle Evgeny Morozov, derrière ses lunettes à montures carrées d’intello abonné aux premiers rangs de la classe, et avec tout l’aplomb de ses 27 ans.
 
Ce jeune penseur du numérique a pris le pari de prendre à rebrousse poil le discours optimiste (et largement dominant), qui postule une redynamisation de la participation citoyenne par le web – quand il n’en fait pas, purement et simplement, un vecteur de libération des peuples.
 
Vous ne voyez pas de quoi il est question ? Mais si, voyons. On veut parler de ces analyses qui font des révolutions arabes du début de l’année 2011 « des révolutions internet ». Louent le mouvement #frenchrevolution. Saluent le sacre de la transparence version Wikileaks
 
Ce discours « positif » se retrouve un peu partout. Des écrits d’un Clay Shirky, en passant par les doctrines qui, petit à petit, forgent l’action diplomatique du département d’Etat américain. Voire, très récemment, et plus près de nous, dans le programme numérique du Parti socialiste français, qui propose la création d’une « "fondation e-démocratie" [qui] permettrait d’organiser efficacement le soutien à la cyber-démocratie dans le monde »
 
Et en face, alors ? Et bien, précisément, pas grand-chose. Il faut creuser pour trouver un peu d’altérité, de remise en question de ces dogmes largement partagés. Et encore. On sombre vite dans la caricature violente, la diabolisation pure et simple du web, sinon le « luddisme ».
 
Evgeny Morozov, dont nous avons commencé à vous parler il y a de longs mois, nous semble faire partie de ces rares voix discordantes mais pertinentes
 
Nourrie, méthodologiquement, par des études de cas précises et des approches ciblées et différenciées selon les pays.
 
Batie, conceptuellement, sur une grille d’analyse basée sur des jeux d’acteurs. Le tout mâtiné d’une petite touche de cynisme-qui-ne-sombre-pas-dans-le-désabusé, et qui, souvent, fait mouche – on vous renvoie à son compte twitter, un modèle du genre.
 
Nous l’avons longuement rencontré à l’occasion d’un passage à Paris, mi-juin, et avons également assisté à l’échange organisé dans le cadre du séminaire « Sciences sociales du web 2.0 », à La Cantine, le 15 juin dernier – les citations reproduites ci-dessous ont été recueillies dans ces deux cadres, complémentaires.
 
Avec une ambition en tête : comprendre si une critique argumentée et constructive du « net-utopisme » est possible. 
 
► « Je veux faire changer le débat politique à Washington »
 
 The Net Delusion
 
Né en Biélorussie en 1984, Morozov vit depuis quelques années aux Etats-Unis – il est en ce moment chercheur invité à l’université de Stanford
 
Il a publié, en janvier 2011, « The Net Delusion. How not to liberate the World » (Editions Public Affairs, non traduit en français pour l’heure, et aucune VF prévue, pour l’heure), ouvrage qui remet ouvertement en question ce que Morozov appelle le « cyber-utopisme ».
 
Il reconnaît une ambition énorme à ce travail : 
 
« Je voulais faire changer le débat politique à Washington, où des gens importants prennent des décisions lourdes complètement stupides. »
 
Rien que cela.
 
► De Radio Free Europe version nouveaux médias à la désillusion
 
 Sněmovna národů
 
Morozov n’a pas toujours été un penseur critique. Bien au contraire. Fraîchement diplômé, il a même prêché « la bonne parole » – comprenez : l’évangélisation, et la formation d’une génération de journalistes très « connectés » dans les démocraties en formation d’Europe centrale et orientale.
 
De 2006 à 2008, il a en effet été le directeur du programme « Nouveaux médias » de Transition Online, une ONG financée (notamment) par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Commission européenne et l’Open Society Institute de George Soros, qui cherche « à renforcer le professionnalisme, l’indépendance et l’impact des médias d’information dans les anciens pays soviétiques », notamment grâce à l’Internet. Bref, une sorte de Radio Free Europe version nouveaux médias.
 
« Je voyageais beaucoup, je rencontrais des journalistes, des activistes, des blogueurs pour savoir comment ils mobilisaient autour de leurs causes et comment améliorer cette mobilisation. 
J’étais un cyber-utopique, je pensais que ce que je faisais était très important et que l’Internet jouait un rôle fondamental dans ce processus. »
 
Mais en observant de plus près le fonctionnement des ONG et la « logique naïve des fondations ou de l’Union Européenne qui ne prenait pas en compte les spécificités de l’écosystème des médias sociaux dans les pays en question », il a rapidement déchanté. 
 
Il commence alors à s’intéresser à l’idée selon laquelle l’Internet est une source de libération et de démocratisation pour montrer, au contraire, que les régimes autoritaires peuvent s’en servir pour atteindre leurs objectifs :
 
« L’exploration de données est très utilisée par les services secrets et les services de polices, pour explorer les réseaux sociaux, pour trouver les connexions entre les activistes.
 
Ils étudient les social graphs [définition] pour découvrir les nouvelles recrues ou pour avoir une vision d’ensemble de l’organisation. 


En Biélorussie, par exemple, ces connexions étaient en suite utilisés, durant les interrogatoires, comme preuves de l’implication des activistes. »
 
Cette prise de conscience le conduit à un changement assez radical de carrière : sans quitter la sphère d’influence de Soros, puisqu’il siège toujours au board du programme « Information » de l’Open Society Institure, il se lance dans une carrière universitaire.
 
► Les Etats autoritaires savent très bien censurer …
 
attaque ddos
 
Les Etats autoritaires ont ainsi rapidement appris à utiliser toutes les possibilités offertes par les réseaux et les nouvelles technologies, continue Morozov.
 
Ils ont perfectionné leurs systèmes de contrôle et de censure, qui dépassent largement le simple blocage d’un site et qui s’appuient de plus en plus sur des méthodes telles que les attaques DDos : 
 
« Lorsqu’un site devient la cible d’une cyber-attaque gouvernementale, c’est extrêmement difficile de s’en sortir, les activistes ne peuvent pas chercher d’aide du côté des fournisseurs d’accès, qui préfèrent protéger leurs intérêts. 


Et ces cyber-attaques sont difficiles à repérer, même lorsqu’on en est la cible : on peut la confondre avec un problème de surcharge du serveur par exemple. »


► … voire organiser de la propagande
 
Page d’accueil de NewMedia Stars, le groupe créé par Konstantin Rykov, député et blogueur pro-Poutine 
 
Et la censure n’est pas le seul domaine dans lequel les pays autoritaires ont compris les enjeux de l’Internet : ils ont également investi les réseaux pour y porter leur propagande, détaille Morozov.
 
« Ils s’appuient sur des blogueurs, qu’ils forment ou qu’ils enrôlent à l’extérieur du parti, et qu’ils payent pour orienter l’opinion en ligne. Cela montre un changement dans la vision que ces Etats ont du réseau : le filtre et la censure ne suffisent plus. 


En censurant un site ou un contenu, il y a toujours le risque d’en augmenter la médiatisation, par les effets de réseau. C’est pour cela que les Etats s’investissent dans les contenus en ligne, pour porter leurs idées ou discréditer leurs opposants. »
 
Il ne s’agit alors plus de réagir ou de bloquer des contestations, mais d’avoir une démarche proactive pour communiquer sur des sujets que les Etats veulent pousser. 
 
Et beaucoup de ces techniques viennent des démocraties modernes et occidentales, « comme celles qui se développent aux Etats-Unis pour les campagnes électorales », affirme Morozov, qui cite notamment le cas de l’agence russe New Media Stars, très proche du Kremlin, et réputée construire, en ligne, un discours pro-Kremlin redoutable (lire : Kremlin Seeks To Extend Its Reach in Cyberspace, article du Washington Post, publié en octobre 2007).
 
 Internet, le nouvel opium des masses ?
 
Ce qui le pousse à s’interroger sur l’image véhiculée par l’Internet :
 
« Pourquoi pensons-nous, dès le départ, que le net est une force de libération ? Quels sont les facteurs qui nous ont poussé à voir des choses ou des valeurs qui ne sont pas là ? D’où vient cette cyber-utopie qui ferait de l’Internet une sorte de Dieu ? » 
 
Il cible notamment les médias qui, selon lui, « écrivent sur des sujets qu’ils ne maitrisent pas et renvoient une image déformée de la réalité », en « se concentrant sur ce qu’ils veulent voir ». 
 
C’est-à-dire des blogueurs contestataires, des agents de libération alors que selon Morozov, la réalité est beaucoup plus complexe :
 
« En Chine, en Iran ou en Russie, on voit beaucoup de blogueurs antidémocratiques, plus liberticides que leurs gouvernements. Il est faux de penser qu’à la base, les blogueurs ou les utilisateurs des réseaux sociaux sont nécessairement des opposants. »
 
Pour illustrer cette vision qu’il estime biaisée, Morozov s’appuie sur le récent exemple d’Amina A., auteure du blog Gay Girl in Damascus, carnet de bord supposée d’une blogueuse syrienne, et qui s’est en fait révélé être tenu par un Américain domicilié en Ecosse de 40 ans :
 
« Cela illustre à merveille la responsabilité des médias dans cette implication idéologique, dans ces valeurs attribuées d’office à l’Internet, aux blogs ou aux réseaux sociaux. »
 
Il reprend également l’exemple des proxys qui, lors de la révolution verte en Iran, avaient été mis à disposition des dissidents par des internautes occidentaux sur les réseaux sociaux, pour contourner la censure.
 
Sauf que pour Morozov, cela n’avait pas de sens parce que les autorités veillaient sur le réseau et les bloquer immédiatement :
 
« On revient à l’histoire de l’américain qui aiderait la révolution iranienne depuis son canapé, sans avoir jamais mis les pieds la bas, juste grâce au réseau. 


C’est une histoire qui s’écrit et se vend bien, elle a du poids au niveau médiatique et, au fond, une belle morale : on peut sauver le monde depuis son canapé, un paquet de chips à la main. Mais si on y regarde de plus près, ce n’est absolument pas le cas. »
 
Morozov regrette un manque d’attitude critique des médias et dans le débat public pour « déconstruire l’enthousiasme et voir ce qui se passe réellement ». Et pointe le même constat, concernant les mouvements sociaux :
 
« Ils cherchent à se servir de tous les moyens de communication qu’ils ont à leur disposition, ce qui est normal et censé.
 
Le problème n’est pas de mobiliser mais de transcrire cette mobilisation, et ça c’est beaucoup plus compliqué. 


Prenez par exemple une page « Sauvez le Darfour » sur Facebook. Vous allez y trouver x centaines de milliers de membres.
 
Mais combien vont aller au delà du simple fait d’adhérer à la page ? Cet engagement n’est pas celui qu’il faut promouvoir. »
 
 Adieu finesse ?
 
Tous ces arguments font mouche, évidemment. 
 
Pourquoi, alors, cette déception, de notre côté ? Sans doute vient-elle de ce fameux cynisme que l’on évoquait précédemment qui, parfois, semble finir par totalement paralyser l’analyse de Morozov. Qui, du coup, développe des positions de plus en plus tranchées. 
 
La finesse de son analyse, basée sur des études de cas, finit même parfois par disparaître, enfouie derrière une approche de plus en plus globalisante et critique. Evidemment le jeu médiatique qui peut l’expliquer, avec la valorisation du rôle de poil à gratter – nous avions parlé de ce marketing des penseurs digitaux, à l’automne dernier, avec Andrew Keen.
 
Bref, lorsque l’on échange avec Morozov, on finit par en retirer l’impression d’un intellectuel devenu prisonnier de sa propre position radicale, au point de ne plus être capable de « penser en se mettant à la place de tout autre » … . C’est à la fois frustrant, et plutôt décevant pour la construction d’une vraie critique du  « cyber-optimisme ».
 
Evidemment, cela ne nous empêche pas de vous inciter (très) fortement à vous plonger dans The Net Delusion, sans doute l’un des ouvrages les plus stimulants de l’année. Evidemment encore, cela ne nous empêchera pas de lire avec attention son prochain ouvrage, programmé pour le second semestre 2011. Enjeu, cette fois-ci : « la vie privée en ligne ». A suivre … .
 
> Pour aller plus loin : 
 
– « Le Net, instrument de libération et d’oppression », interview d’Evgeny Morozov par Lorraine Millot, dans Libération
– « Internet porteur de démocratie ? Evgeny Morozov n’y croit pas », par Guillemette Faure, dans Les Inrocks
– Caught in the net, critique de The Net Delusion dans The Economist
– « Evgeny Morozov: How the Net aids dictatorships », « talk » donné dans le cadre des conférences TED, en juillet 2009 
 Internet, opium du peuple ?, sur Media Mediorum

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