Reportage en « e-Estonie » (1) : au conseil des ministres, le « mulot » est partout share
back to to

Reportage en « e-Estonie » (1) : au conseil des ministres, le « mulot » est partout

29 mai 2011
(reportage photo : Erik Riikoja, pour RSLN)
 
Un électeur sur cinq qui vote en ligne, un conseil des ministres zéro papier, et, de manière générale, une utilisation des nouvelles technos dans la vie politique absolument inégalée : RSLN se lance dans la publication d’une enquête en quatre volets sur la manière dont l’Estonie donne corps au concept de « citoyenneté électronique », domaine où la jeune République parlementaire a des années-lumières d’avance sur nos pratiques.

Et voilà. Vous avez beau vous y attendre, vous avez beau vous y être préparé, vous avez beau savoir que cette image a été longuement construite, la vision reste absolument bluffante.  

Jeudi 19 mai, à Tallinn, nous avons assisté aux premières minutes du conseil des ministres estonien, qui se déroule sans parapheur, ni papier ou crayon, mais uniquement via des ordinateurs.
 
Autrement dit : nous nous sommes retrouvés nez-à-nez avec des ministres dûment costumés et cravatés, qui cliquent et pianotent sur les claviers de leurs ordinateurs portables pendant leur grand’messe hebdomadaire.
 
Il en va ainsi dans les murs du Riigikantselei – le « Matignon » de cette république parlementaire d’un peu moins de 1,3 million d’habitants – depuis 2000
 
Comment fonctionne ce « e-cabinet » ? Rend-il le gouvernement plus efficace ? Et si oui, comment ? Quelles leçons pouvons-nous tirer de cette expérience ?
 
Nous passons en revue tout cela, mais on commence par le reportage photo d’Erik Rikoja, pour RSLN : 
 

 >> Des ordinateurs pour quoi faire ? 

D’abord, une précision : les ordinateurs disposés dans la salle du conseil ne sont pas des ordinateurs « personnels », qui suivraient leurs propriétaires de ministres de réunions en rendez-vous. Non. Ils attendent sagement leurs « locataires » hebdomadaires qui, sitôt arrivés, se loguent sur un logiciel de pilotage : 

Reportage en « e-Estonie » - le « e-Cabinet », conseil des ministres 100% numérique

 Là, ils retrouvent l’agenda de la réunion :
 
 
Qui regroupe également des items détaillés pour chacun des sujets inscrits à l’ordre du jour
 
 
Où l’intégralité du processus est détaillé : 
 
 
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce document a été mis en circulation quelques jours avant la réunion auprès de tous les ministres, qui ont été invités à indiquer leur position sur le sujet abordé. 
 
Regardez plus précisément en bas de la deuxième capture d’écran, vous trouverez ce questionnaire a priori tout simple : 
 
« Le ministre a-t-il des objections à formuler ? 

– Non,
– Non, mais je demande la parole,
– Oui »
 
Ce questionnaire est renseigné avant le début du conseil, qui débute donc par l’approbation de tous les textes ne faisant l’objet d’aucune demande d’intervention.
 
Ce jeudi 19 mai, d’un simple coup de marteau asséné cinq minutes montre en main après le début de la réunion, Andrus Ansip, le premier ministre estonien a ainsi adopté quatorze textes, qui, aussi vite, ont été mis en ligne sur le site du gouvernement, par la véritable petite escouade d’assistants, appartenant au service de communication, et qui update les décisions au cours du conseil des ministres.
 
« Les communiqués de presse sont envoyés aux rédactions avec des liens vers les propositions pendant le conseil », raconte Villu Känd, conseiller en charge du travail avec les journalistes étrangers.
 
Voilà, fin de la visite, car c’est évidemment à ce moment là que nous avons été priés de laisser les ministres travailler en paix. A noter que, a priori, un ministre peut également participer au conseil par téléconférence, mais nous n’avons pas pu le constater.
 
>> Le e-cabinet, ça sert à quoi ?
 

Reportage en « e-Estonie » - le « e-Cabinet », conseil des ministres 100% numérique

« A gagner du temps, évidemment !», répond Heiki Loot, le secrétaire général du gouvernement, qui dirige un staff permanent de 140 fonctionnaires. « Les sessions gagnent en efficacité, d’abord parce qu’elles sont plus courtes : le nombre de sujets abordés est réduit, et donc la durée du conseil dans son ensemble. Le conseil dure en moyenne une heure, contre des sessions qui pouvaient durer quatre ou cinq heures avant l’introduction du e-cabinet ».
 
Du temps économisé, donc, mais également plus de pertinence dans le travail, assure Heiki Loot : « Les interventions des ministres sont désormais bien plus travaillées, bien plus pertinentes. Nous gagnons en qualité des échanges », juge-t-il.
 
Dernier argument massue employé par le haut-fonctionnaire : « Le e-cabinet permet aussi un travail beaucoup plus écolo ! ». Et de détailler : « Nous avons calculé que chaque réunion donnait lieu à la production de 40 kilos de papier … ».
 
>> La force de l’exemple, et la routinisation des usages
 
Mais au-delà de ces considérations somme toute très techniques, il faut bien comprendre que le lancement de ce e-cabinet a également une véritable fonction symbolique : celui de montrer un gouvernement qui fait le choix des nouvelles technos, et inscrit celui-ci dans l’ADN du fonctionnement politique du pays – en plus de lui assurer une spécificité sur la scène internationale. Avec, évidemment, une valeur incitative très forte.
 
En off, et à la condition de ne pas être cité nommément, l’un des plus hauts fonctionnaires du pays nous a ainsi raconté comment les ministres qui sont au départ très peu techno-compatibles devaient composer avec l’outil « ordinateur » :
« Nous savons que certains ministres, lorsqu’ils prennent leur poste, ne sont pas du tout à l’aise avec l’outil informatique. Mais jamais, jamais, jamais, nous n’avons eu la moindre critique de leur part formulée : ils auraient bien trop honte ! ».
Voilà qui n’est pas sans nous rappeler quelques souvenirs, nous autres Français … .
 
> Pour aller plus loin sur RSLN : 
 
Notre série de reportages sur l’e-Estonie :
 
– Une gouvernance public-privé enfin partagée (à venir)
 
Tous nos articles sur la e-démocratie, la e-administration, et, thème connexe, l’opendata.
 
> Et ailleurs, en ligne :
 
– Une présentation du e-cabinet sur le site du gouvernement estonien (en anglais)
–  L’Estonie, patrie de la démocratie numérique : un reportage de Stéphane Dreyfus, pour La Croix
Estonie: la politique en temps réel : un reportage de Maud Descamps, pour 20minutes.fr
– Estonie : Législatives du 6 mars 2011 – une note d’analyse de la fondation Robert Schuman)
– La note « Estonia: A Sustainable Success in Networked Readiness? », de Soumitra Dutta (Insead), sur le site du Forum économique mondial (format PDF)
– La dernière édition du rapport annuel du Forum économique mondial sur l’adoption des nouvelles technos : The Global Information Technology Report 2010-2011

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email