Reportage en « e-Estonie » (2) : Bienvenue dans le pays où un électeur sur cinq vote sur Internet share
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Reportage en « e-Estonie » (2) : Bienvenue dans le pays où un électeur sur cinq vote sur Internet

30 mai 2011
(photo de une : Du wifi devant le Parlement estonien,par RSLNlicence CC)
 
Un électeur sur cinq qui vote en ligne, un conseil des ministres zéro papier, et, de manière générale, une utilisation des nouvelles technos dans la vie politique absolument inégalée : RSLN poursuit la publication d’une enquête en quatre volets sur la manière dont l’Estonie donne corps au concept de « citoyenneté électronique », domaine où la jeune République parlementaire a des années-lumières d’avance sur nos pratiques.
 
« Je vous assure : le vote par internet, ça n’a rien d’extraordinaire. » Non, vraiment, n’insistez pas : après plus d’une heure de discussions, Heiki Sibul, le président de la Commission électorale estonienne, n’envisage pas un instant avoir présenté un processus électoral absolument stupéfiant pour son visiteur étranger – et dont le coût de conception et de fonctionnement, au cours de cinq scrutins, est absolument dérisoire, avec un budget de 600.000 euros.
 
Et pourtant : pour tout Français habitué aux bons vieux isoloirs, aux bulletins papiers, et aux petits bâtons sagement compilés sur des feuilles de dépouillement à en-tête du ministère de l’Intérieur, l’expérience de vote électronique estonienne est définitivement déconcertante.
 
Imaginez plutôt. En dix petits clics, et pas un de plus, vous pouvez, depuis votre salon, choisir votre candidat, que ce soit lors de scrutins locaux, ou nationaux. L’Estonie est le premier pays au monde qui a généralisé le vote par internet à l’échelle d’un pays entier et, surtout, avec succès – les rares expériences menées ailleurs, notamment aux Etats-Unis, ont largement été des échecs.
 
Expérimenté pour la première en 2005 avec un succès très limité, puisqu’à peine 1% des votants s’était alors exprimé par voie électronique, le vote par internet est aujourd’hui en train de rentrer dans les mœurs : aux dernières élections législatives, qui se sont déroulées le 6 avril 2011, un votant sur cinq a accompli son devoir électoral en ligne – soit, très précisément 140.846 « e-électeurs » sur 580.264 votants.
 
Pour comprendre comment le vote électronique s’est petit à petit imposé dans le paysage électoral estonien, petit retour aux chiffres (cliquez pour agrandir) :
 

Reportage en « e-Estonie » - la part du vote par internet aux élections depuis 2005
(source : commission électorale estonienne)

>> Ca marche comment ?
 
Allez, un peu de technique.
 
Comment fonctionne le vote électronique ? Tout commence sur le site www.valimised.ee, géré par la commission électorale. L’électeur y télécharge une application, qui va être installée sur son ordinateur, et lui permettre de voter. 
 
Quelques copies d’écran pour vous montrer les étapes nécessaires – ne nous demandez pas de tout traduire, quand même :
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Grosso modo, le principe est le suivant : l’électeur s’authentifie grâce à sa carte d’identité électronique et deux codes PIN – le premier pour s’identifier, le second pour apposer sa signature électronique.
 
Le « e-électeur » doit donc disposer des équipements suivants : un ordinateur, une connexion internet, une carte d’identité électronique, et un « lecteur » de carte d’identité électronique – périphérique tout simple branché sur port USB, et peu coûteux.
 
C’est évidemment la généralisation de la carte d’identité électronique qui a permis de dépasser le stade de l’expérimentation élitiste. 
 
Celle-ci, véritable sésame pour de nombreux services en ligne, fonctionne un peu comme une carte vitale française, ou un pass Navigo – elle permet d’ailleurs de payer ses abonnements et autres tickets dans les transports en commun :
 
 
Pour faciliter l’adoption de ce sésame payant – elle vaut une dizaine d’euros – une campagne de … réduction sur les abonnements des transports en commun a notamment été initiée : succès garanti !
 
Cet élément est discriminant : l’adoption, en moins de dix ans, de la carte d’identité électronique, par 90% des Estoniens, est le véritable socle de la citoyenneté électronique de l’Etat Balte.
 
>> La tradition du vote en deux temps : pas de « sacralisation » du vote
 
 
Le schéma général du vote par internet n’a pas été imaginé pour internet. Depuis les premières élections libres en 1991, l’Estonie a toujours offert la possibilité à ses citoyens de voter en deux temps, et en deux lieux différents : nul besoin, en effet, pour l’électeur, de se déplacer dans son bureau de vote, un jour précis. Il peut, via un système de « double enveloppe », voter dans le bureau de vote de son choix, au cours d’une période de « vote anticipé », qui a d’abord été d’une durée de trois jours dans la semaine précédant le scrutin. 
 
Dans le cas d’un vote « hors bureau d’appartenance aux listes électorales », la première enveloppe comporte le nom et le bureau de vote d’origine de l’électeur … mais une fois celui-ci acheminé au bureau de vote en question, cette première enveloppe est détruite, pour garantir l’anonymat du vote.
 
Eh bien c’est exactement le même procédé qui est reproduit en ligne, pour aboutir à dé-corréler la donnée [vote] et la donnée [identité du votant] :
 
 
L’électeur conserve la possibilité de re-voter en ligne autant de fois qu’il le souhaite pendant la période d’ouverture du vote anticipé – pour éviter les pressions. Mais il peut également se rendre aux urnes de manière traditionnelle, le jour du scrutin, s’il le souhaite. Son vote électronique sera alors automatiquement annulé. Concevoir ce procédé et cette application a coûté, en tout, 300.000 euros.
 
Au-delà des questions techniques, comment comprendre ce qui ressemble fort à une « routinisation » du vote – qui perd ainsi tout caractère « sacré » ?
 
« Evidemment, cette tradition de « vote anticipé » a largement contribué à la non-sacralisation du vote, analyse Heiki Sibul. Mais il y aussi notre histoire : nous avons passé près de cinquante ans sans élections libres, et il y a donc toute une génération qui n’a jamais connu les élections libres. »
 
Mais attention : « Cela ne veut pas dire que nous ne prenons pas le vote au sérieux », s’exclame Liia Hänni, qui dirige la « egovernance academy », à Tallinn. Lorsque nous la rencontrons, cette ancienne ministre, qui a participé à la rédaction de la Constitution estonienne en temps que parlementaire en 1991, nous raconte ainsi comment elle a voté en ligne « encadrée par deux petits drapeaux estoniens », depuis chez son bureau.
 
>> Confiance et volonté politique, les deux éléments clefs
 
Le premier élément clef dans le « miracle » estonien tient en une volonté politique fermement martelée
 
Heiki Sibul détaille :
 
« En 2002, le Parlement a décidé de permettre le vote par internet. Soyons clairs : les députés n’avaient pas la moindre idée de la manière dont, concrètement, cela pourrait, ou non, fonctionner. Mais ils en avaient la ferme volonté. Nous avions donc le devoir et la mission de donner naissance à ce système. »
 
La commission électorale, qu’il présidait déjà, a travaillé ensuite un peu à la manière dont travaillent aujourd’hui certaines collectivités lorsqu’elles se lancent dans une politique d’opendata
 
« En 2003, un an après le vote par le Parlement de la loi donnant naissance au vote électronique, nous avons réunis autour d’une table la vingtaine de développeurs et de techniciens qui avaient un intérêt pour cette question – intérêt professionnel, ou en tant que citoyens.
 
Et y compris ceux qui étaient encore critiques à l’égard du vote par internet. Nous avons alors pris le temps de répondre aux interrogations, et d’imaginer le système actuel. »
 
Petit élément à noter : la volonté politique n’était, au départ, pas tout à fait unanime. Ainsi, les partis conservateurs, dont l’électorat présente une sociologie disons plus « âgée », craignait beaucoup une perte d’influence. Ils ont donc été, dans un premier temps, plutôt critiques à l’égard du processus. 
 
Les études de science politique sur l’adoption du vote électronique ont petit à petit corrigé cette image. Aujourd’hui, d’ailleurs, le vote par internet n’est pas qu’une affaire de jeunes, comme le montre la pyramide des âges :
 
 
 
>> Les prochaines étapes
 
En 2011, le vote par internet sur téléphones mobiles a été développé. Concrètement, il ne s’agissait pas de vote par téléphone portable, mais bien de vote par internet, via des smartphones. Pour les prochaines élections locales, en 2013, la commission a reçu la feuille de route d’organiser un vrai vote mobile. 
 
« Exactement comme lorsque nous avons dû imaginer le dispositifi du vote par internet », détaille Heiki Sibul.
 
>> Pour aller plus loin : 
  • Sur RSLN :
Notre série de reportages sur l’e-Estonie sur RSLN :
 
– Une gouvernance public-privé enfin partagée (à venir)
 
– Tous nos articles sur le e-gouvernement, la e-administration, et, thème connexe, l’opendata.
  • Et ailleurs, en ligne :
– Une note de la CNIL de 2006 (attention, données un peu périmées, du coup !), sur les enjeux du vote électronique (PDF).
– Une description générale du vote par internet en Estonie (PDF, anglais)
–  L’Estonie, patrie de la démocratie numérique : un reportage de Stéphane Dreyfus, pour La Croix
Estonie: la politique en temps réel : un reportage de Maud Descamps, pour 20minutes.fr
– Estonie : Législatives du 6 mars 2011 – une note d’analyse de la fondation Robert Schuman)
– La note « Estonia: A Sustainable Success in Networked Readiness? », de Soumitra Dutta (Insead), sur le site du Forum économique mondial (format PDF)
– La dernière édition du rapport annuel du Forum économique mondial sur l’adoption des nouvelles technos : The Global Information Technology Report 2010-2011

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