Robin Berjon, un frenchie au W3C

8 mars 2012

Robin Berjon est consultant en standards web. En clair ? Prenez, par exemple, une feuille A4 : pour que nous utilisions tous des feuilles A4 exactement du même format et de la même taille, il a fallu que différents acteurs décident ensemble des codes de cette fameuse feuille A4. Il se produit exactement la même chose en ligne : pour pouvoir envoyer un mail à l’autre bout de la planète ou naviguer entre les milliards de sites de la Toile, il faut des standards et des normes de l’ Internet et Web, compris et partagés. C’est là qu’intervient Robin Berjon.

Depuis janvier dernier, un petit quelque chose a changé : il a été élu au TAG (pour Technical Architecture Group) du World Wide Web Consortium (W3C). Chaque jeudi soir, il décroche son téléphone pour une heure et demie de conférence. Au programme ? Des échanges passionnés, avec les autres membres du groupe et notamment un certain Tim Berners-Lee.

Nous lui avons posé quelques questions sur ses nouvelles responsabilités et sur le rôle du W3C. L’occasion de vous révéler de l’intérieur comment fonctionne cette institution du web.

RSLN : Cela fait maintenant deux mois que vous avez été élu au W3C, qu’est-ce que cela représente pour vous ? Comment est-on élu au W3C ?

Robin Berjon : Etre élu au TAG par les membres du W3C, c’est avant tout être reconnu et choisi par ses pairs. Cela m’a beaucoup touché… Après, ce que ça change pour moi, c’est surtout plus de travail !

Pour être élu au W3C, un seul mot d’ordre : pratiquer, pratiquer, pratiquer. J’ai déjà beaucoup travaillé avec le W3C auparavant. J’ai dirigé par exemple quatre autres groupes et j’ai également écrit beaucoup de spécifications… Sinon, avoir du caractère, ça aide pas mal aussi parce qu’il faut savoir faire entendre sa voix !

RSLN : Qu’est-ce que le TAG ?

R.B : Le W3C travaille sur un grand nombre de sujets (HTML, style, graphisme vectoriel, accessibilité, interfaces de programmation, et bien plus encore) lequel travail se divise en groupes. Si bien entendu, le maximum est fait pour faciliter les échanges entre différents groupes, et si bien sûr la communauté de tous les participants se rencontre et discute, il est utile de réfléchir à la façon dont le travail de tous ces groupes s’imbrique.

Le TAG a été créé dans ce but. Sa mission est d’élaborer des principes architecturaux, organiques, guidant l’agencement des technologies qui ensemble font le Web.

 

RSLN : Et concrètement, quelles sont vos actions au TAG ?

R.B : Dans certains cas, il s’agit de documenter des bonnes pratiques mises à jour par l’expertise de divers groupes afin que tous ceux qui contribuent au progrès du Web, à l’intérieur comme à l’extérieur du W3C, puissent bénéficier de cette expérience. Un exemple est la recommandation de séparer le contenu de la présentation dans l’élaboration d’un site. Aujourd’hui ce principe est connu de tous, il y a dix ans il était surtout connu du petit nombre de ceux qui réfléchissent aux bonnes pratiques.

Dans d’autres cas il s’agit moins de retranscrire ce qui est déjà connu mais plutôt de se tourner vers l’avenir. Le Web transforme progressivement tous les domaines ce qui amène constamment de nouveaux intervenants, de nouvelles contraintes, de nouveaux besoins. Tandis que le Web évolue d’un système essentiellement documentaire pour devenir une plateforme applicative universelle, le TAG se penche ainsi sur des problématiques d’évolution technologique: comment écrire aujourd’hui des applications qui marcheront encore dans très longtemps? Ou inversement, comment faire évoluer la technologie tout en garantissant que le contenu créé aujourd’hui (ou il y a dix ans) continue de fonctionner ? La puissance du Web allant croissant, nous travaillons aussi sur des principes de sécurité et de respect de la vie privée.

RSLN : Quel est votre rôle exact dans le W3C ?

R.B : La TAG est composé de neuf membres. Tim Berners-Lee, le principal inventeur du web, trois personnes nommées par lui, et cinq élues par les membres du W3C pour des mandats de deux ans. Je fais désormais partie de ces cinq personnes élues. Se rajoute à ces neuf membres un représentant du W3C qui s’assure que le groupe fonctionne comme il se doit.

Mais il serait faux de considérer que ce sont ces personnes seules qui font tout. Nos travaux s’effectuent en public sur une mailing list et plusieurs centaines de volontaires contribuent. De plus nous sommes en contact régulier avec des personnes d’expériences très diverses afin de bénéficier de l’expertise la plus vaste.

Le principe qui guide nos arbitrages est celui du consensus. Il est important de comprendre que qui dit consensus n’entend pas « mou ». L’idée est de permettre à tous les points de vue en présence d’être présentés, souvent avec une ferveur non-négligeable mais nécessairement argumentée, et de parvenir à un accord par le haut en élaborant une position nouvelle qui satisfait l’ensemble des participants (ou du moins qui entraîne la plus faible opposition). Il ne s’agit pas de trouver un compromis mais de construire un nouveau terrain d’entente. Par ailleurs, l’idée n’est pas de trouver un consensus uniquement au sein du groupe lui-même, mais au contraire d’y associer tous les participants extérieurs aussi. Ce principe du consensus n’est pas exclusif au TAG : c’est le même principe qui a présidé et préside encore à la création de toutes les technologies qui font le Web et l’Internet.

RSLN : Quelle est l’influence de votre travail sur ce que voient les internautes ?

R.B : Le W3C est une organisation mondiale dont le but est d’amener le Web à son plein potentiel. Bien que produisant des standards, c’est une structure qui n’a rien de dirigiste mais est plutôt de nature participative [NDLR : on vous recommande d’ailleurs de lire sa participation à notre débat sur l’e-gouvernement] qui est animée non seulement par ses membres industriels et institutionnels payants mais aussi beaucoup par des milliers de volontaires qui profitent du fait que la plupart des travaux du W3C sont ouverts pour apporter leurs contributions.

Cette idée d’un Web à plein potentiel comporte bien entendu des solutions techniques, mais ses problématiques sont souvent de nature sociétale. Le Web doit être accessible à tous indépendamment des handicaps (lesquels ne se limitent pas, loin s’en faut, à la cécité comme on le croit trop souvent), de la langue (il faut qu’il fonctionne avec toutes les façons d’écrire, tous les calendriers, etc.), de la méthode d’accès (ordinateur surpuissant avec un réseau très haut débit ou mobile de base au milieu de nulle part), ou des revenus (gratuité de toutes les normes). Il doit aussi être sûr et respectueux de la vie privée de tous.

RSLN : Vous auriez un exemple concret ?

R.B : Un projet qui va avoir un impact pour l’internaute et qui peut être relativement ciblé est le travail sur le standard Do Not Track (DNT). Celui-ci permet à l’utilisateur d’indiquer qu’il ne souhaite pas être traqué de site en site par les régies publicitaires du Web. C’est donc un progrès pour la vie privée. Neelie Kroes, [ NDLR vice présidente de la commission européenne], vient par ailleurs de dire qu’elle souhaite que ces travaux parviennent à conclusion avant juin, et j’espère que ce sera le cas.

RSLN : Quel est l’impact du W3C en France ?

R.B : Il est difficile d’estimer l’impact du Web sur les industries et la société, mais l’impact du W3C sur le Web est majeur. Je ne pense d’ailleurs pas que le W3C manque de visibilité en France — il suffit de se rendre à la principale conférence française des acteurs du Web, ParisWeb, pour s’en rendre compte: il est probablement impossible d’y rencontrer quelqu’un qui ne connait pas le W3C et tout le monde utilise ses productions.

Le W3C dispose en outre d’un bureau parisien afin d’interagir avec les entreprises locales. Certaines productions du W3C deviennent des « buzzwords » (e.g. HTML5), et il est impossible d’être un acteur du Web sans manipuler des standards du W3C: HTML, CSS, HTTP, DOM, XML, et bien d’autres.

RSLN : Comment se passe votre collaboration avec les grands acteurs du Web ?

R.B : Les grands acteurs du Web participent dans leur grande majorité au W3C, lequel coordonne leurs contributions, leurs discussions. Il ne s’agit donc pas pour le W3C de chercher à les influencer après la production de standards, au contraire ces sociétés viennent au W3C afin d’avoir une influence sur le Web de demain. Le fait que le W3C soit amplement ouvert sur la communauté des développeurs du Web et que les PME innovantes y font jeu égal avec les grands en font aussi un lieu de veille et d’échange de compétences particulièrement pertinent.

Pour beaucoup d’acteurs du Web, la situation est donc simple : soit contribuer au W3C d’une façon ou d’une autre, soit se retrouver dans un rôle de suiveur technologique. Ce n’est pas moi qui le dis : au travers de mes activités de conseil, c’est ce que j’entends de la part de tous mes clients…

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