RSLN – Social Media Collective : « Quelques considérations sur les rumeurs en ligne » share
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RSLN - Social Media Collective : « Quelques considérations sur les rumeurs en ligne »

7 octobre 2011

Ce billet a été initialement publié le 20 septembre 2011 par Christian Sandvig, sur SocialMediaCollective.org, blog édité par des chercheurs du labo « Social Media Collective » de Microsoft Research New England.

Nous traduisons et diffusons régulièrement une sélection de leurs articles.

Ce matin, j’étais cité dans un article du New York Times, titré : « Dans les petites villes, la rumeur s’étend en ligne, et devient très dangereuse ». J’y suis cité car j’ai récemment publié une étude sur l’utilisation des réseaux sociaux dans les communautés « rurales ». […]

Voici l’histoire en court, et en accéléré. Au cas où vous ne le connaîtriez pas, topix.net est un agrégateur, propriété d’une entreprise de médias, qui propose la construction d’une « home page » personnalisée pour chaque ville des Etats-Unis. Cette page consiste en un agrégat de flux d’infos, dont on peut supposer qu’elles ont été générées de manière automatique, le tout saupoudré de quelques infos sur la météo, de sondages, mais, surtout, d’un forum. Et ces forums rencontrent un tel succès qu’ils sont, petit à petit, devenus « the place to be », en ligne, dans les petites villes. Raison de ce succès : à l’inverse de Google Plus et autres Facebook et de leur politique des vrais noms, les forums Topix permettent de commenter de manière anonyme.

Résultat ? Un énorme ramassis de rumeurs, aux titres aussi délicat que : « Ces gens dont il vaut mieux rester éloigné ». Ce thread regroupe tout simplement une liste de personnes, désignées sous leur vrai nom, qui habitent à Pearisburg, Virginie et que l’auteur du post, un certain « Mr Kickass », n’apprécie pas des masses. L’article du New York Times cite d’autres exemples, mais il s’arrête particulièrement sur celui-ci.

Et c’est bien là le dénominateur commun entre tous les forums « Topix » de toutes les petites villes : vous pouvez être certains d’y retrouver des tentatives d’outing, des spéculations sur l’identité de malades atteints du SIDA, une dénonciation publique de « mauvais parents », et autres joyeusetés consistant à affirmer qu’untel est un drogué. Tous ces posts sont anonymes.

Alors, oui, à première vue, on peut avoir l’impression que Topix transforme complètement la tradition de la « rumeur » – sa naissance, sa circulation. Exactement comme le net a transformé les centrales de réservations de billets d’avion, topix.net accroît « l’efficacité » de la rumeur. C’est devenu beaucoup plus facile de toucher un nombre élargi de personnes, et, effet collatéral désastreux, tout ceci est désormais archivé par les moteurs de recherche – et signifie donc que des rumeurs peuvent désormais vous suivre à jamais. Et je suis bien d’accord : des rumeurs peuvent ruiner des vies.

Là où je suis un peu plus sceptique, en revanche, c’est que, à mes yeux, il ne s’agit en aucune manière de problèmes « ruraux ». Evidemment, sociologiquement parlant, les personnes habitant à la campagne sont différents des urbains : ils sont généralement un peu plus vieux, moins mobile, plus pauvres, et avec des niveaux de diplômes moins élevés. Encore une fois, et je suis bien placé pour le savoir : l’usage d’internet fait par des habitants ruraux est différent de celui des « urbains ».

Mais souvenez-vous. Il y a trois ans, éclatait le « Juicy Campus scandal » (l’histoire complète dans le New York Times). L’histoire était simple : un forum anonyme, qui a rapidement était rempli de rumeurs concernant la drogue, des histoires de sexe, aussi (et même principalement, en fait). Cela a détruit des vies. Bref, un scénario exactement équivalent à celui du Topix.net, mais qui ne concernait en aucune manière une petite ville des Etats-Unis. Mais quelques-unes des plus prestigieuses universités du pays : Duke, Yale. […]

En fait, je crois que la vraie équation est la suivante :

anonymat + communauté définie, fonction d’une échelle = rumeur

Vous pourrez chercher autant que vous voulez, « rural » n’apparaît pas dans les termes de l’équation. Champaign-Urbana, où j’habite, est une petite ville, mais déjà un peu trop grande pour convenir à la défnition d’une ville « rurale ». J’adorerai l’idée que toutes les personnes colportant des rumeurs […] vivent dans des fermes, loin, bien loin, de moi, mais je pense juste que ce n’est pas le cas.

En fait, il y a bien une image qui me vient à l’esprit, pour comparer tout cela. Tout cela me rappelle comment, il y a un siècle, le réseau téléphonique a été déployé aux Etats-Unis. Les PDG des grands opérateurs télécoms refusaient tout simplement de construire des réseaux dans les campagnes, persuadés qu’ils étaient que tous les habitants des campagnes était pauvres et ignorants. Tous les principaux PDG des compagnies téléphoniques habitaient alors dans des grandes viles, et étaient persuadés que les habitants des campagnes, s’il leur était donnée la possibilité d’utiliser des téléphones, seraient bien incapables de s’en servir, s’en plaindraient. […]

Non, vraiment, je ne pense définitivement pas que les habitants des campagnes soient stupides.

Auteur : Christian Sandvig (Antoine Bayet pour la version française)

> Pour aller plus loin

Sandvig, C. (2012). Connection at Ewiiaapaayp Mountain: Indigenous Internet Infrastructure. In: L. Nakamura & P. Chow-White (eds.) Race After the Internet. New York: Routledge. (link to proofs)

Gilbert, E., Karahalios, K. & Sandvig, C. (2010). The Network in the Garden: Designing Social Media for Rural Life. American Behavioral Scientist, 53 (9): 1367-1388.

> Visuel :

Représentation réalisée avec Wordle.

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