Rudy Ricciotti, architecte du MUCEM : « Il faut sortir de la fascination béate du numérique » share
back to to

Rudy Ricciotti, architecte du MUCEM : « Il faut sortir de la fascination béate du numérique »

25 février 2015

Architecte, ingénieur, essayiste et depuis peu dramaturge : Rudy Ricciotti est aussi réputé pour le caractère prolifique de son œuvre que pour son personnage d’artiste touche-à-tout et haut en couleurs. Invité à discuter des impacts du numérique sur l’architecture et le futur de la ville, il livre aux Techdays 2015 ses impressions sans ambage sur la ville dite « intelligente » et les mirages du tout numérique qui sont finalement préjudiciables à la transformation en cours.

« L‘utopie est finie, la rupture est achevée !» tonne Rudy Ricciotti à ceux venus se renseigner sur l’avenir des smart cities. Avec cette annonce liminaire, l’architecte déclare son ambition un brin provocatrice : en découdre avec les mythes de la modernité, détruire les « rêves faisandés » de la ville intelligente et même dénoncer les « imageries kitsch » qui polluent les discours sur le numérique. Et quel meilleur lieu que les Techdays pour se livrer à l’exercice ?

 

« Plus on numérise, moins on baise »

Un paradoxe saisissant : c’est d’emblée ce qui surprend Rudy Ricciotti face à ce qu’on appelle l’ « innovation numérique » :

« J’ai l’impression que plus on connecte, moins on est connecté. Partager l’information via le numérique est finalement le B.A.b.a de la démocratie. La ville d’Issy a toujours été à l’avant-garde de ces questions-là donc bravo Issy mais en même temps, c’est le principe même de distribution d’information aux citoyens. C’est normal, et ce n’est pas l’objet d’un débat critique ! »

Venu en tant qu’« utilisateur parmi tant d’autres », le célèbre architecte joue du contraste entre complexité croissante des systèmes et constats triviaux du quotidien :

«  Quand je vois qu’on installe dans un nouveau programme immobilier des ordinateurs dans tous les appartements pour que les gens communiquent via leurs écrans au lieu de traverser le palier pour draguer la voisine, je m’interroge ! Plus on instrumentalise le numérique, plus on numérise et moins on baise ! »

Son sens de la tournure retient l’attention – mais pas les rires de l’assemblée. À dessein semble-t-il : l’architecte ravira à de nombreuses reprises l’auditoire de saillies bien rythmées avant de marteler des sentences philosophiques engagées contre l’« impérialisme numérique ». Une façon de glisser avec humour vers l’élaboration d’une pensée de la « physicalité » à l’heure de la prétendue dématérialisation.



De l’intérêt de « tripoter » le système

L’exercice de style n’en est pas moins porteur d’une profonde remise en question : au cœur de celle-ci, la « schizophrénie » dérangeante liée au « schisme technologique » face auquel trop peu ont tourné leur regard:

« Il y a effectivement, avec le numérique, des économies de moyen mais elles peuvent être compensées par de la surcharge bureaucratique de gestion des flux d’informations ».

Cette abondance de données, explique Ricciotti, s’apparente à l’avènement d’un nouveau mythe du chiffre :

« Les logiques de surnombre, d’accumulation, de chiffrage fabriqueraient aujourd’hui une universalité non critiquable ; (…) un écrasement par l’objectivité (…) et l’ informaticien pourrait penser qu’il est le maître du monde quand il est en fait esclave de son outil. Si le numérique est un lion, alors domptons le ! »

Un nouveau paradigme de nos sociétés qui porte en lui le risque de perdre tout ordre de grandeur, si ce n’est la grandeur même :

« On assiste à une diminution de la pensée au pro-rata de la multiplication des réseaux » ainsi qu’à « l’infantilisation des signes, qui produit du kitsch ».

La solution ? « tripoter le système » soutient celui qui confie avoir une idée « assez romantique » du numérique.

Une certaine idée du numérique

Obsédé par la matière, Ricciotti porte une attention particulière à ce phénomène de « dématérialisation » qu’on associe souvent au numérique. Pour l’architecte, la technologie a pourtant tous les attributs d’un matériau concret puisque son rôle principal reste de « faire le lien».

« Je ne suis pas un torpilleur de l’intelligence numérique. J’essaie d’être responsable. Partager l’information, ce n’est pas bien compliqué ; mais ce n’est pas parce qu’on partage l’information qu’on partage le pouvoir. » 

Passé le raisonnement politique et onirique, c’est l’ingénieur ensuite qui s’étonne :

« Au bout de 6000 pages de calculs pour l’un de nos projets architecturaux, un informaticien très doué me répond : « la seule chose dont je suis sûr, c’est de combien je peux me tromper ». Cette humilité du mathématicien face à ce qui marche ou ne marche pas est splendide. »

L’humilité au cœur de l’innovation : ne serait-ce pas là l’ingrédient indispensable au succès de son adoption ?



Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email