« Sans » Francisco ? : des tensions dans la ville des startups share
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"Sans" Francisco ? : des tensions dans la ville des startups

23 octobre 2013

San Francisco. 800 000 habitants sur 121 km². Dans une ville qui se voit profondément changée par la croissance de l’industrie numérique, des conflits naissants divisent les habitants de longue date et les nouveaux arrivants de l’industrie numérique. L’impact de l’industrie numérique sur la qualité des infrastructures, sur la disponibilité et l’amélioration des services aux habitants est l’un des plus impressionnants au monde. Mais quel est l’impact humain du développement massif de l’industrie du numérique et comment le vivent les San Franciscains natifs ? 
 

Des difficultés pour se loger 

L’arrivée de nouveaux employés, dont de très nombreux cadres, a eu un impact incroyable sur le prix de l’immobilier. Cette année San Francisco a détrôné New York en termes de prix de loyer. Cette récente hausse des migrations liées à la reprise des investissements dans le milieu du numérique suit une période longue où la Californie du nord se vidait au profit d’Etats comme la Nevada ou l’Arizona, offrant plus de travail, plus d’espace et des logements moins coûteux. L’afflux de jeunes actifs dans la ville de San Francisco touche particulièrement le quartier de Mission, l’épicentre de la communauté des Startups. A travers ce quartier et dans toute la ville, les habitants de longue date voient d’un mauvais œil l’impact de l’arrivée massive, ces dernières années, de professionnels venus de tous les Etats-Unis et du monde entier pour travailler dans l’industrie numérique. 

Mathilde Berchon, consultante et auteure spécialiste de la fabrication numérique s’est expatriée à San Francisco en 2010 et a pu observer ces changements au sein de la ville : 

 » Je vis sur Capp & 17th, qui est exactement à la frontière entre la partie plus populaire de Mission et celle occupée par la scène « Tech » et « hipster ». Mon impression, c’est que ce sont deux mondes qui cohabitent mais se connaissent mal, avec une gentrification qui repousse progressivement les habitants les moins aisés vers l’Est et le Nord de Mission, Bayv View ou Hunters Point. Les loyers ont très sensiblement augmenté ces deux dernières années, c’est aujourd’hui très difficile de trouver à se loger, même en colocation, même avec un budget de 2000 dollars par mois. AirBnB ajoute à la complexité de se loger, comme de nombreux habitants préfèrent désormais louer à la semaine plutôt qu’au mois. » 

En effet, entre 2011 et 2012, les loyers dans la ville de San Francisco ont augmenté plus que dans tout autre ville des États-Unis. 

La moyenne mensuelle pour un deux pièces dans le quartier de Mission s’élève aujourd’hui à 2 850 dollars (2 078 euros), dépassant donc la ville de New York pour la première fois en 2013 en termes de prix du loyer.

Résultat : les classes moyennes se sont lancées dans un exode massif vers l’autre côté du Golden Gate Bridge, vers Oakland, une ville populaire qui, par son image de ville dangereuse, peuplé par des gangs (126 meurtres enregistrés en 2012), a longtemps dissuadé l’arrivée des classes moyennes aisées de San Francisco. Les loyers à Oakland ont de leur côté augmenté de 11 % durant la même période. 

Cette carte, très parlante sur le sujet de la hausse des loyers, démontre, quartier par quartier, le nombre de SMIC qu’il faudrait gagner par mois pour pouvoir s’offrir un deux pièces en location. 

 

Une vie de quartier en mutation

L’une des conséquences les plus visibles de l’arrivée massive d’employés du secteur des technologies, et celle qui semble énerver le plus les habitants du quartier de Mission est la venue quotidienne de nombreux cars privés d’entreprises qui se garent le long de la rue pour emmener chaque matin quelque 14 000 professionnels vers les villes environnantes où les sièges des grandes entreprises technologiques sont installés.  Du graffiti et des manifestations contre ces bus se sont multipliés ces derniers mois. 

« La contrepartie, c’est un quartier de plus en plus propre, piéton, rempli de petites boutiques de créateurs, de restaurants et où il fait bon se promener le soir, avec une surveillance accrue et des gangs moins actifs. Les tensions sociales sont très différentes de celles qui existent à Paris, les écarts sont beaucoup plus élevés à San Francisco et il y a beaucoup plus de gens vivant dans une extrême pauvreté, dans la rue, côtoyant les restaurants chics de Mission. L’endroit où je sens le plus d’agressivité est dans le bus que je prends tous les jours. Il y a souvent des accrochages qui peuvent tourner à la bagarre, mais ils ne visent pas spécialement les hipsters ou startuppers. » ajoute Mathilde Berchon.


Une nouvelle mentalité 

Ce ne sont pas seulement les inconvénients évidents liés à l’arrivée massive de nouveaux habitants dans la ville (hausse des loyers, troubles de la circulation) qui dérange, mais également le comportement de ces personnes. Ils sont jeunes, ils sont riches et apportent peu de diversité en termes de parcours et métiers. Mais c’est surtout une certaine mentalité que beaucoup de réfractaires ont souligné : un manque d’intégration dans la communauté, une tendance à sortir peu des préoccupations du milieu des technologies, ce qui s’annonce comme une attitude aux antipodes des fondements de la ville.

« Durant plus d’un siècle la ville de San Francisco s’est définie comme un lieu où des jeunes gens qui étaient différents d’une manière ou d’une autre, qui voulait recommencer une nouvelle vie pourraient s’installer. Ils arrivaient assez pauvre, ils s’installaient, puis cherchaient du travail, se construisaient une vie sur place. Aujourd’hui les jeunes arrivent, ils ont déjà un travail à haute responsabilité, ils sont déjà riches »  – déclare Tim Redmond au journal The Indépendant, journaliste habitant depuis quinze ans à San Francisco.


Un ilot de millionnaires

Justement, en 2011, le salaire moyen annuel pour un homme vivant  dans la Baie de San Francisco  âgé entre 25 et 35 ans était de 100 000 dollars, alors que la moyenne nationale aux États-Unis est de 32 581 dollars. La région compte aussi environ 50 milliardaires et plusieurs milliers de millionnaires. De l’autre côté, le nombre de sans domicile fixe a augmenté de 20 % en deux ans. 

Ce mois-ci, suite à l’annonce de l‘entrée en bourse de Twitter, on pourra compter sur la création d’une centaine de nouveaux millionnaires à San Francisco. La société vient de profiter d’une exonération d’impôts pour l’inciter à installer ses bureaux au coeur de la ville, tout près du seul quartier qui pour l’instant restait peu touché par l’embourgeoisement : le Tenderloin, quartier où sont concentrés tous les centres d’accueil des services sociaux, soupes populaires, échanges de seringues, et où un quart des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Plus pour très longtemps ? 


Des réactions virulentes

Lassé par la nouvelle vague de jeunes arrivants dans le secteur des technologies, l’entrepreneur Chris Tacy, qui était installé dans le quartier de Mission depuis le début des années 1990 pour fonder sa startup, a écrit une série d’articles sur son blog dressant une critique virulente de ces « nouveaux colons » qui s’installent sans respect ou intérêt pour les autres.

« Aujourd’hui c’est pire qu’avant l’éclatement de la bulle en 2000. Maintenant il ne s’agit que d’argent… Cette ville qui se définissait par la volonté de changer le monde, est désormais définie par la volonté de devenir riche (…) avant, San Francisco était bizarre, et nous en étions fier. Maintenant c’est très blanc, conformiste, avec une certaine ambiance de banlieue pavillonnaire. »

La figure emblématique et qui a su concentrer tous les mauvais stéréotypes de ces nouveaux émigrés est un certain Peter Shih, qui a publié un billet de blog cet été intitulé  « 10 choses que je déteste à propos de San Francisco » (qu’il a désormais supprimé) et qui détaille avec peu de tolérance, beaucoup sexisme et un manque de considération pour les personnes démunies, les choses qui lui déplaisent dans la ville, comme les SDF et les femmes … 

Les réactions ont été si fortes que Peter à été nommé, « l’homme le plus détesté » de San Francisco, et une compagnie aérienne offre publiquement de lui donner un billet de retour gratuit pour sa ville natale de New York.

 

Au fond, ces réactions sont davantage un témoignage de l’amour que les habitants de San Francisco portent à leur ville que l’inverse ; de l’importance d’intégrer la communauté dans les différents facettes du développement de l’industrie numérique, pour que ces transitions puissent bénéficier à tous et non pas à une simple minorité des habitants. C’est justement l’objectif de l’association SF Citi  qui entreprend de nombreux projets pour impliquer l’industrie numérique dans l’action civique. 

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