Internet va-t-il (vraiment) sauver le monde ?

30 août 2013

Pour tout sauver, cliquez ici ! Avec ce titre un brin sarcastique, Evgeny Morozov a signé cette année un livre provocateur sur un travers bien commun des passionnés des nouvelles technologies : croire qu’Internet a la solution à tous nos problèmes. Les thèses qu’il développe sont un appel à démystifier la techno-utopie pour mieux parler des technologies. 

C’est bien connu : au-delà du réseau des réseaux, Internet est un monde en soi… dont le nôtre ferait bien de s’inspirer. Décentralisation, horizontalité, transparence, collaboration en sont les maîtres mots. En mettant notre monde en données, il le rend meilleur – Clay Shirky ne disait-il pas que l’arrivée des Big data serait la fin de toute théorie, car le début de la vraie connaissance ? On pourrait multiplier à l’infini les exemples de cette douce mythologie collective. Et avouons-le : sur RSLN aussi, nous en jouons beaucoup dans nos titres. Un logiciel peut-il sauver notre industrie ? La ville, un jeu massivement multijoueurs ? La société idéale peut-elle naître dans le cyberespace ?

Les raccourcis sont tentants, tant la part de rêve n’admet pas une confrontation trop forte avec la réalité – un monde bien plus inerte que ne voudrait le voir la paroisse des geeks : des sociétés qui se transforment indéniablement, à leur rythme, et dans lequel pourtant les fractures numériques se raffinent  quand elles ne s’aggravent pas. Mais le futur n’attend pas, et tant pis finalement si ces makers dont on parle si souvent, ces amateurs qui fabriquent leurs meubles avec des imprimantes 3D dans des fablabs ne sont encore qu’une poignée de happy few.

Evgeny Morozov, le jeune chercheur que nous avions rencontré en 2011 n’est pas tendre avec les penseurs du numérique. Il les accuse de deux mots nouveaux qui sont autant de maux (pas si) nouveaux : le solutionnisme et l’internet-centrisme. Explications.
 

Internet-centristes : les animistes du réseau 

Pour les internet-centristes, la technologie n’est pas seulement un outil mais aurait des qualités intrinsèques : le modèle de distribution de l’information, par exemple, dessinerait une société dont on peut prédire les contours. En vertu de cette vision, ils en appellent à des réformes qui permettraient de rapprocher l’ensemble de nos institutions du fonctionnement du Web : de la diplomatie avec Wikileaks jusqu’aux services urbains avec l’open data, rares sont les secteurs qui échappent aujourd’hui à cette « internetisation » du monde.

Or, ce n’est pas parce qu’elles sont au coeur des principes d’Internet que l’ouverture et la transparence vont forcément se généraliser à tous les niveaux de la société, rappelle Morozov. Et d’ailleurs, est-ce seulement souhaitable ? Dans un article très fouillé sur Le Monde, Hubert Guillaud relève cette saillie très ironique du philosophe, qui symbolise selon lui la logique des internet-centristes :

« Comment pouvons-nous nous permettre de ne pas réformer le monde autour de nous quand on sait que quelque chose d’aussi peu probable que Wikipédia fonctionne réellement ? »

Ce à quoi Morozov répond : 

« Que faire si les limites à la participation démocratique à l’ère pré-Wikipédia n’étaient pas seulement la conséquence de coûts de communication élevés, mais découlaient d’un effort délibéré pour extirper le populisme, éviter la cooptation ou protéger les décisions des experts ? Autrement dit, si certaines institutions publiques évitaient une participation plus large pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la facilité de connexion, alors l’internet ne serait-il pas une solution à un problème qui n’existe pas ? »

Pour lui, non seulement cet idéal d’une collaboration sans friction n’existe pas dans Wikipédia – en attestent les luttes de pouvoir permanentes entre les contributeurs de l’encyclopédie – mais il procède encore d’une idéologie politique naïve : le fantasme d’un « monde post-idéologique, où l’histoire a pris fin et la politique a été réduite à la fixation des nids-de-poule et de l’examen des demandes de brevet »
 

Solutionnisme : quand le numérique est la « boite à outils » d’un monde à réparer

Le solutionniste, quant à lui, a manie de vouloir tout réparer grâce à Internet. Y compris des choses dont personne n’avait réalisé qu’elles étaient abîmées… Un exemple ? Aujourd’hui la technologie s’impose souvent comme une réponse à l’ennui, et a vocation à s’introduire dans tous les moments de notre vie où nous ne faisons rien. Mais en présentant la technologie comme une solution à l’ennui sans poser le problème, le « solutionniste » éclipse tout un débat : par exemple, l’ennui est-il forcément un mal ? Quand certains chercheurs estiment que l’activité perpétuelle grâce aux smartphones permet d’ouvrir les perspectives, d’autres rappellent que s’ennuyer est une source d’équilibre personnel, qui nous permettrait d’être plus créatif ou de nous adonner à une nécessaire introspection. Et d’ailleurs, l’activité élimine-t-elle vraiment l’ennui ?

Pour Morozov, les penseurs du numérique se rendent également coupables de solutionnisme lorsqu’ils veulent, par exemple, « socialiser nos choix » par les recommandations en ligne – en tenant pour acquis qu’un choix est meilleur s’il nous est dicté par un autre ou par la majorité. La ville numérique fourmille aussi d’exemple de ce genre : au sens commun, les « bonnes technologies » sont celles qui nous guident dans toutes nos actions et nos trajets quotidiens, parfois grâce à des algorithmes nous indiquant le meilleur choix… jusqu’à nous faire oublier le plaisir – et l’utilité ! – de se perdre parfois ? 

Ou même, la possibilité de frauder, rappelle Morozov avec un exemple. Dans le métro de Berlin, il n’y a pas de tourniquets barrant l’accès aux personnes n’ayant pas acheté leur billet. Les berlinois ont donc chaque jour un choix moral à faire en entrant dans le métro – choix qui est interdit dans les villes comme New York qui ont adopté les tourniquets. Avec cette « solution technologique », New York a contribué à une ville plus apaisée, moins frictionnelle… mais où l’on a aussi moins de choix. Et cette ville est-elle plus humaine pour autant ? Selon Morozov, c’est le fait d’avoir au quotidien de nombreux choix à faire, et d’accepter de devoir en réaliser certains dans la douleur, qui fait de nous des êtres matures – et des humains.

Sommes-nous tous d’affreux internet-centristes ?

Bref, Evgeny Morozov n’est pas tendre. Mais sa critique se veut des plus constructives : elle est un appel à la rigueur, au sérieux, à la prudence. Prendre du recul sur nos analyses, ne pas feindre de croire que rien n’existait avant la dernière innovation, garder l’esprit critique permet de mieux parler des transformations en cours. Quand le chercheur critique par exemple le concept de gamification, ce n’est pas pour nier que les jeux puissent servir aux apprentissages. Son message serait plutôt : « Hé, mais croyez-vous vraiment que vous venez d’inventer cette idée, ou qu’elle soit née avec le jeu vidéo ? Les behavioristes, déjà, s’y intéressaient. Pourquoi ne les lisez-vous pas, pour remonter aux sources de cette question ? ».

Enfin, aussi loin qu’on veuille s’en défendre, il y a fort à parier qu’on soit tous concernés par les biais de pensée que dénonce Morozov. Peut-on parler d’Internet sans être (un peu) Internet-centriste ? C’est probablement aussi difficile que de parler de l’Homme sans anthropocentrisme. Voilà au moins de quoi se consoler : nous sommes en bonne compagnie.

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email