Sven Ehmann : « Visualiser une information permet souvent de la réévaluer » share
back to to

Sven Ehmann : « Visualiser une information permet souvent de la réévaluer »

28 avril 2010

(visuel : éditions Gestalten)

La production des Beatles résumée en camembertsdes empires coloniaux à la dérive sous forme de bulles, ou l’histoire de la musique électro animée dans une immense fresque interactive : ce n’est plus un scoop, la datavisualization – ou dataviz – a fait, depuis quelques années, une entrée de plus en plus remarquée dans le champ du design graphique.

Le principe est plutôt simple : il s’agit de visualiser des données, soit donner une représentation graphique à des informations riches et complexes, dont les mots ne parviennent pas à restituer toute la densité. Autrement dit : inventer une nouvelle écriture, où l’algorithme remplace la plume.

Nous avons décidé de consacrer une série de plusieurs billets à ce phénomène, déjà abordé par ici. Cet exercice créatif concerne tout à la fois les mondes de l’information, de la publicité, ou du business – et nous allons notamment vous présenter quelques projets particulièrement stimulants, repérés ces derniers mois, dans plusieurs de ces champs.

Mais, histoire d’y voir un peu plus clair, nous avons souhaité contextualiser un peu tout cela. Et nous avons sollicité l’un des auteurs de deux ouvrages-références sur la question : Sven Ehmann, l’un des directeurs artistiques de Gestalten, une maison d’édition berlinoise spécialisée, a participé à la rédaction de Data Flow (publié en septembre 2008 dans sa version internationale), puis de Data Flow 2 (mars 2010).

Le premier volume de ce travail remarquable, mêlant sélections de projets innovants et entretiens avec des créateurs, a été un véritable carton, à la limite du manifeste : 20.000 copies de l’imposant ouvrage ont été vendues à travers le monde, remplissant les étagères des open space des créatifs de tout poil, ou des simples curieux.

Plusieurs traductions supplémentaires ont du être réalisées après la sortie de l’ouvrage en anglais – c’est d’ailleurs le cas de la version française. Pour le second volume, disponible depuis quelques semaines, Gestalten a pris les devants : il est disponible en plusieurs langues simultanément.

RSLNmag.fr : Est-ce que vous pourriez nous présenter l’équipe du projet Data Flow ? Quels sont leurs parcours respectifs ?

Sven Ehmann : Nous sommes une équipe, très soudée désormais, de quatre personnes, rôdée au travail collectif. Robert Klanten, tout d’abord, est le grand patron des éditions Gestallen [fiche Wikipedia] il ne suit pas forcément tout le processus de rédaction de manière ultra-détaillée, mais il contribue largement à la réflexion.

Nicolas Bourquin et Thibaud Tissot sont Suisses tous les deux [associés au sein du studio Onlab, NDLR], avec un regard issu du monde du design : ils sont un peu plus conceptuels. Ils ont d’ailleurs largement contribué à l’utilisation de cette typo un peu particulière, avec laquelle nous ne sommes pas fait que des amis … Preuve que nous nous connaissons bien : avec Nicolas, nous travaillons également ensemble au sein de la structure Etc-publications.

Quant à moi, j’apporte un regard résolument tourné vers le questionnement autour de la pertinence de l’information : je suis en fait un ancien journaliste … . Je suis persuadé que visualiser une information permet de la réévaluer à sa juste valeur dans certains cas.

Une petite anecdote sur la composition de l’équipe : la personne avec laquelle nous avions travaillé pour la rédaction des textes pour Data Flow, Ferdi van Heerden, ne pouvait plus nous épauler pour Data Flow 2. Résultat, nous avons travaillé avec un nouveau rédacteur, Johannes Schardt, ce qui nous a forcé à rester didactiques, éviter le jargon, … .

RSLNmag.fr : Comment s’organise le travail de repérage, de sélection ?

Sven Ehmann : Soyons clair : beaucoup se passe de manière numérique, via des sites, des communautés spécialisées sur la question. Mais une grande partie du travail, ensuite, est d’échanger avec les créateurs : toutes les créations ne veulent pas forcément dire quelque chose par elle-même, il faut du contexte. Accessoirement, on ne voit pas forcément tout sur un écran d’ordinateur …

Même si le champ de la dataviz reste encore largement à l’écart des sentiers institutionnels, nous profitons également de nos voyages pour voir des expos.

RSLNmag.fr : Prévoyez-vous d’ailleurs d’accompagner Data Flow et Data Flow 2 en ligne ?

Sven Ehmann : Hum. Notre métier, avant tout, c’est la publication de livres. A vrai dire, il existe déjà des sites spécialisés, qui font très bien leur travail de veille, de décryptage, et nous ne voyons pas forcément très bien quelle place nous pourrions occuper désormais. Je pense notamment au travail de Manuel Lima, et son site, Visual Complexity : c’est une vraie mine, et nous l’interrogeons d’ailleurs dans notre ouvrage. Et puis, je commence à m’habituer au rythme de travail de l’édition, avec deux grosses deadlines chaque année … (rires).

RSLNmag.fr : Pourquoi un DataFlow 2 ? Quand a-t-il commencé ? Y a-t-il des évolutions notables sur le fond de la discipline depuis deux ans ?

Sven Ehmann : Le projet Data Flow 2 a débuté … dès la publication du premier volume. Nous ne savions pas encore vraiment ce que nous allions en faire, mais nous avions la volonté de continuer notre travail de collecte, de veille, de dialogue avec les artistes.

Premier constat : les données sont encore plus présentes, et dans des champs encore plus variés : cela va du monde de la publicité, à celui de l’architecture, etc. Mais nous notons également une tendance de fond : il s’agit parfois de plus en plus d’esthétique, au détriment parfois de l’information.

Pourtant, des expériences inédites et relativement stimulantes existentent. Nous interrogeons par exemple Steve Duenes, à la tête du département graphique du New-York Times [lire une session de Q/R avec des lecteurs sur le site du quotidien, NDLR]. Il est le patron d’une équipe qui fait sa propre évaluation des infos, conduit ses recherches, etc. : ils font autant pour le journalisme que pour l’aspect créatif … Je crois que c’est dans cette direction qu’il faut aller !

> Pour aller plus loin :

Data, data everywhere : un dossier de The Economist

flowingdata.com : une mine quotidienne

visualcomplexity.com : la crème, commentée et contextualisée, par Manuel Lima

– le tumblr de Nicholas Felton, le créateur du Felton report

Information aesthetics, très élégamment sous-titré : "Where form follows data"

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email