Talents à portée de clics

1 juin 2008

Kamini, Koxie, Arctic Monkeys, Lily Allen, Arcade Fire, Max Boublil, les Têtes à claques pour les plus anciens. Soko, Grégoire ou The Vernon Project pour les petits nouveaux. Chanteurs, groupes de rock ou humoristes, tous ont un point commun : Internet. Ou plutôt, ils ont été propulsés sur le devant de la scène et, pour certains, sont devenus de véritables stars en quelques semaines, grâce aux millions de clics des internautes du monde entier. Avec l´arrivée du Web 2.0, qui permet de mettre en ligne facilement sons et vidéos, conjuguée à l´émergence des sites dits communautaires, la donne artistique a changé. Les découvreurs de talents professionnels, ceux qui, dans les maisons de disques ou chez les producteurs de spectacle, étaient chargés de repérer les artistes de demain, semblent avoir été supplantés par la machine Internet.

Passage obligé pour stars en devenir

Utilisateurs occasionnels ou internautes avertis, tout le monde a cliqué au moins une fois sur MySpace, YouTube, MSN ou Dailymotion. Lancé en 2003, MySpace s´est converti en quelques années en juke-box mondial incontournable, une sorte de passage obligé pour tous les artistes en devenir. Près de 4 millions de groupes, dont 140 000 français, qui n´ont pas accès aux circuits classiques de détection et de promotion, y possèdent leur page et s´y font aujourd´hui connaÎtre. Les plus célèbres sont sans aucun doute les Arctic Monkeys, devenus stars planétaires grâce à ce site. En France, Kamini, jeune infirmier noir d´un village perdu de Picardie, rappeur dans l´âme, connaÎt un succès similaire. Son clip, tourné avec les moyens du bord au milieu des champs, a fait le tour de la Toile en quelques jours. 300 000 connexions quotidiennes lui ont permis de signer très rapidement pour un premier album. Un phénomène qui en rappelle d´autres, plus anciens, comme les chanteurs Lorie ou Raphaël, qui se sont fait connaÎtre grâce à « l´ancêtre » Peoplesound.com dans les années 90.

Le Net est donc devenu incontournable. D´aucuns y voient une formidable bouffée d´air frais face à des majors souvent accusées de frilosité et de conformisme : directeurs artistiques injoignables, producteurs qui ne prennent plus aucun risque et ne proposent au public que des « produits » sans âme, fondés sur des études marketing ne reflétant pas les réelles aspirations du public, etc. Pour le chanteur français Sinclair, interrogé dans le cadre d´un dossier sur la musique et le Net par un site lillois, Internet « est le reflet de ce qui est vraiment en train de se passer : il y a une grosse mutation dans le monde de la musique. Les maisons de disques ne sont plus capables de répondre à la demande, elles n´écoutent plus ce qui se fait parce que plus personne ne se déplace ». Artiste sans label aujourd´hui, il reste cependant persuadé que ce qui a du succès grâce au Net aurait marché sans. Seule différence : le temps. Car la Toile permet d´aller beaucoup plus vite. « Kamini, les Arctic Monkeys ou d´autres ont réussi car ils ont un véritable talent, assure Matthias Labarbe, chef de projet au sein du label Because. Mais avec Internet, on assiste à un phénomène d´accélération.»

Un baromètre en direct

Pour les majors comme pour les maisons de disques moins importantes, l´heure est donc à l´adaptation. EMI a créé il y a un an des postes de « chefs de projets digitaux » pour chacun de ses labels. Outre la mise en place de la stratégie Internet des artistes signés, leur mission est de débusquer sur la Toile les chanteurs ou groupes susceptibles d´intéresser la maison. « Les choses ont évolué, affirme Matthias Labarbe, aujourd´hui, Internet est entré dans les moeurs, même dans les maisons de disques. Il ne se passe pas une journée sans que nous ne recevions par mail des liens vers les sites de nouveaux artistes. Et nous y accordons de plus en plus d´attention. Nous avons des collègues qui, toute la journée, surfent sur la Toile à la recherche de la perle rare. » Et de reconnaÎtre : « Pour nous, le travail est même facilité. Nous avons grâce au web une sorte de baromètre en direct, une étude de marché gratuite. » Les portails Internet sont d´ailleurs nombreux à tenter l´expérience du « radio crochet », dans la musique comme dans l´humour, à l´image de MSN qui organisait récemment un prix « Jeune Espoir ». Les humoristes en herbe envoyaient leurs vidéos qui, passées au filtre d´un jury, étaient ensuite laissées en pâture au vote des internautes. À la clef pour le gagnant : 5 000 euros pour monter son premier spectacle assortis d´une campagne de promotion sur MSN. De quoi débuter en fanfare.

Succès en ligne, succès commercial ?

Internet constituerait-il donc la nouvelle recette infaillible pour détecter les futurs talents et faire souffler un vent de diversité sur une industrie culturelle en panne d´inspiration ? Pas si simple. D´abord, la perle rare… est aussi rare sur Internet qu´ailleurs. « Le monde virtuel rejoint le réel, explique Brigitte, directrice artistique dans l´une des grandes majors à Paris. Un thème dans l´air du temps, un style qui marche, un tube récent engendre des dizaines et des dizaines de chansons pratiquement identiques qui s´en inspirent. Il ne faut pas croire que la Toile n´est qu´un lieu où cohabitent diversité et qualité. Internet est le reflet de la société : il y a du bon, du très bon même, et du très mauvais. »

Outre la question de la valeur artistique, se pose le problème de la commercialisation. Car un succès en ligne ne se convertit pas toujours en succès commercial. « Le web n´est pas obligatoirement synonyme de réussite. Pour un Kamini ou une Koxie, combien d´échecs devons-nous essuyer », reconnaÎt Brigitte. Un constat également valable chez les humoristes pour lesquels le succès sur la Toile a des effets inattendus. « Internet joue un rôle de buzz considérable. Mais de ce fait, les vidéos des sketchs sont très vite "partagées" en ligne. Pas évident alors de faire acheter un DVD à un internaute qui les a déjà vues cinquante fois sur MSN, YouTube ou Dailymotion », affirme un producteur de spectacles. Et au final, comme l´expliquait l´humoriste Anne Roumanoff dans une interview au quotidien belge Le Soir : « Avec Internet, les gags font le tour du monde. Quand on débarque sur scène, les gens savent déjà ce qui va arriver. Il faut être en état de création perpétuelle. » Voilà qui oblige nos artistes à être doublement drôles… Une chose est sûre : ce n´est pas le public qui s´en plaindra.

Arctic Monkeys
En 2005, ces jeunes Britanniques mettent plusieurs titres à disposition sur leur page web et recueillent des millions de visites. Repérés par un important label d´outre-Manche, Domino, ils signent un contrat pour un premier album. Whatever People Say I Am, That´s What I´m Not se classe dès sa sortie en tête des ventes. En une semaine, plus de 360 000 disques sont vendus. Historique : les Artic Monkeys détrônent le précédent record détenu par… les Beatles !

Lily Allen
Remarquée fin 2005 grâce à sa page web sur laquelle elle diffuse quelques-unes de ses chansons, cette chanteuse anglaise de 22 ans suscite rapidement l´intérêt de la presse et notamment de la BBC qui diffuse un de ses titres. Son premier single, Smile, se classe numéro un des ventes en Grande-Bretagne à l´été 2006.

Les Têtes à claques
Ces personnages, créés en 2006 par le Québécois Michel Beaudet, sont devenus en quelques mois de véritables stars de l´humour. Popularisées par leur site Internet, leurs histoires courtes animées sont aujourd´hui disponibles en DVD et diffusées sur de nombreuses chaÎnes de télévision (par Canal Plus en France).

Koxie
Sans aucun doute l´une des révélations musicales les plus rapides nées sur Internet. Laure Cohen, dite Koxie, met en ligne sa chanson Garçon au printemps 2007. Quelques mois et un million de visiteurs plus tard, celle qui a inventé le « Rap Chic » signe chez le label AZ pour son premier album. À l´été, son single se hisse à la première place des ventes.

Max Boublil
Ce jeune comédien s´est fait connaître grâce à une parodie de clip. Sa chanson Ce soir a créé un buzz médiatique autour de lui. Il est aujourd´hui en tournée dans toute la France avec son one-man show. Internet lui a donné la notoriété, à lui de confirmer son talent sur les planches.

Kamini
Ce jeune rappeur d´un petit village de l´Aisne a connu un succès fulgurant grâce au Net. Son clip, Marly- Gomont, tourné avec les moyens du bord au milieu des champs et des vaches, a fait le tour de la Toile en quelques jours (avec des pointes à 300 000 connexions par jour). Son premier album collectionne les récompenses : Disque d´or et Victoire de la musique en 2007 pour le meilleur clip de l’année.

Arcade Fire
Si le premier album de ce groupe de rock montréalais, en 2004, jouit d´un succès immédiat, c´est surtout grâce à la caisse de résonance que constitue Internet où d´innombrables blogs se font l´écho d´une critique exceptionnellement bonne. Découverts en France par les créateurs du site de musique « L a Blogothèque », ils tournent avec eux un « concert à emporter », podcast vidéo qui fait jouer les artistes dans des lieux insolites. Cette performance mémorable est visionnée plus de 100 000 fois.

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