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Thierry Mandon : « Il faut passer à une troisième voie de réforme de l'Etat : la stratégie virale »

17 juin 2015
Quelques jours avant sa nomination au poste de Secrétaire d'Etat chargé de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, nous avons rencontré Thierry Mandon à l'occasion de Personal Democracy France 2015. Jusqu'à présent Secrétaire d’Etat à la réforme de l’Etat et à la Simplification, il a notamment porté le chantier de modernisation et de simplification des procédures administratives en misant sur l'open data et le numérique. Entretien.

Vous menez de front plusieurs chantiers prioritaires en faveur de la modernisation de l’Etat et de la simplification de l’administration : quels sont ces grands axes de travail et quelle place pour le numérique ?

Il y a un point commun à tous les chantiers : essayer d’inventer une action publique beaucoup plus agile, pertinente et juste. Tout cela se décline sur les dossiers qui me sont confiés, qu’il s’agisse de la simplification, de la réforme de l’Etat ou du travail piloté par le ministre de l’Intérieur sur l’adaptation des préfectures de région, et la nouvelle organisation territoriale des services déconcentrés.

Le numérique n’est pas une fin en soi, mais il est véritablement l’outil de cette transformation. Un outil à la fois technique, mais aussi culturel, par les valeurs qu’il véhicule ; la vitesse, l’horizontalité et la collaboration qui, jusqu’à maintenant, étaient contraires à l’action publique. Ces valeurs sur lesquelles le numérique est fondé obligent l’administration, traditionnellement hiérarchique, préoccupée par le long terme et plutôt autoritaire, à se transformer.

Comment infuser cette culture tournée vers le numérique dans l’administration ?

Pour que le numérique infuse, il faut penser autrement la façon de faire une réforme. Jusqu’à maintenant, deux façons de faire prédominaient : une façon incrémentale, à savoir le fait de faire évoluer les choses en reprenant l’existant, et une façon radicale, soit le fait de repartir de zéro. Le choc du numérique sur les politiques publiques est tel que l’incrémental est à écarter. Le problème vient du fait que le radical est extrêmement difficile à adopter : les habitudes, les méthodes de travail ne permettent pas de concevoir qu’il serait possible de tirer un trait du jour au lendemain pour tout recommencer.

Pour diffuser massivement le numérique, il faut donc passer à une troisième voie de réforme qui est la stratégie virale. Il s’agit d’identifier des administrations ou des politiques publiques dans lesquelles mettre en place une nouvelle façon de changer les choses, avant de créer, au-delà même de ce lieu, une diffusion massive de pratiques. Prenons par exemple, la politique de simplification, qui, à l’échelle de toutes les politiques publiques d’Etat, est une toute petite politique, mais qui, parce qu’elle repose sur la participation et la collaboration des usagers, sur la transparence des évaluations et d’un certain nombre d’outils, oblige l’administration à travailler autrement et donne l’exemple. C’est ainsi que l’on infuse : par une stratégie de réforme virale qui vise à cibler quelques politiques, quelques outils, pour engager une réforme des administrations et, ensuite, parier sur l’effet contaminant de cette opération.

Un autre exemple à ce sujet : Etalab, qui est au cœur de la stratégie virale. Ce service fait à la fois partie de l’Etat et travaille de manière totalement différente, décloisonnée et complètement ouverte avec l’écosystème. Ce mode de travail produit des résultats : en matière fiscale avec OpenFisca, ou encore en matière sociale avec mes-aides.gouv.fr… et montre donc aux administrations concernées, de Bercy à la Sécurité Sociale, que l’on peut travailler de façon collaborative.

Comment avez-vous organisé la montée en puissance d’Etalab au sein de cette organisation ?

Je n’organise rien ; je rends possible. Il faut laisser partir les initiatives. L’enjeu, c’est de laisser rentrer dans l’Etat des gens qui ont une culture de l’innovation et les façons de se comporter qui vont avec… Je les fais rentrer et les aide, avant de les laisser faire ce qu’ils ont à faire. C’est quand cela bloque qu’ils reviennent me voir et que je fais en sorte d’accélérer les choses ou de les rendre possibles.

Ainsi, Etalab a sa propre démarche. Evidemment, j’évalue la portée et l’efficacité de leurs actions, mais le rôle du politique par rapport à eux est particulier : c’est une politique qui donne confiance, qui prend les devants et surtout laisse faire et les protège, y compris en cas d’échec.

En octobre 2016 débutera la présidence française de l’Open Government Partnership. Est-ce une forme de reconnaissance pour le travail accompli ?

Il y a en effet une dimension de reconnaissance : la France est classée 4e au monde pour l’administration numérique, 3e pour l’open data, et n’est donc pas n’importe quel pays ! Mais il y a également une volonté de la part de l’organisation de l’Open Government Partnership de réconcilier le gouvernement ouvert avec la tradition démocratique française et de le sortir du modèle anglo-saxon, d’un modèle où la société est un contre-pouvoir aux politiques. En France, ce n’est pas comme cela que ça marche. La société n’est pas conçue comme un contre-pouvoir, mais plutôt comme le chaînon manquant dans la construction démocratique, et le modèle français est issu d’une réflexion très poussée qui permet d’articuler démocratie et numérique.

Sur quelles problématiques prioritaires la France sera-t-elle amenée à se pencher ?

Les principaux axes de travail auxquels nous serons confrontés seront la transparence de la vie publique et de la vie économique, l’éthique, y compris par la transparence par les données, et l’accessibilité. Le numérique doit être un outil qui permet de délivrer de nouveaux services à certaines couches de la population qui en ont le plus besoin, mais qui ne sont pas non plus forcément familières avec le numérique.

Il y a donc un important travail à mener sur le fait de repenser l’accueil dans les administrations, mairies, départements, préfectures… tout en y diffusant, à haute dose, du numérique. Le numérique libère des réserves de productivité, du temps disponible sur des agents du service public qui peut être réemployé ou ramené au contact des populations qui en ont besoin.

Qui dit numérisation de l’administration dit également transformation des métiers de la fonction publique. Comment placez-vous le curseur pour que le numérique soit une opportunité et non pas un danger au sein des administrations ?

Le numérique va non seulement changer les façons de travailler et le volume d’emploi, mais surtout changer l’organisation du travail. En revanche, existe une véritable opportunité dans le fait de redistribuer, à terme, une partie des bénéfices générés par le numérique en conditions de salaires. Un nouveau contrat entre les agents publics et la puissance publique numérisée est à négocier.

Je parlais de l’accueil, par exemple. Quand on se rend aujourd’hui dans certaines CAF qui préfigurent un accueil augmenté grâce au numérique, la différence est bien visible !

Le chantier du changement du travail dépasse le nombre d’emplois et interroge nos nouvelles façons de travailler. Une réflexion qui passe aussi par le fait de repenser les bâtiments pour les adapter aux nouvelles formes de travail. Les bâtiments administratifs sont souvent totalement cloisonnés, impropres au télétravail, aux vidéo conférences et au travail collaboratif.

Quelles sont les prochaines étapes de cette transformation ?

Nous avons des rendez-vous forts avec un grand séminaire de formation numérique pour les hauts fonctionnaires, à la rentrée, ou la possibilité de saisir en ligne toute administration, via un formulaire ou un e-mail. Dès ce jeudi, le Conseil National du Numérique remettra au Premier ministre un rapport issu d’une grande concertation sur tous les sujets du numérique. La méthode collaborative (en ligne et hors ligne) est à noter. Mais surtout, ce qu’il faut voir, c’est l’ambition numérique de la France, dans toute la société et donc au sein des administrations. Le numérique permet de construire un Etat plus utile, plus efficace, plus innovant et plus démocratique. A nous de poser les jalons concrets de cette évolution.

Par rapport à tous les chantiers engagés, avez-vous l’impression que l’image de la France est en train de changer à l’étranger ?

Objectivement, il est encore un peu tôt pour le dire, et ce serait présomptueux de le penser. Mais je crois vraiment que la France est en train de changer de braquet sur ces sujets-là, et pas seulement sur les services aux usagers. L’un des enjeux de notre présidence de l’OGP sera de rendre lisible cette transformation de la puissance politique. Il s’agit vraiment de l’agenda politique de fin 2016 – début 2017.

La démocratie collaborative, que vous évoquiez lors de votre discours d’introduction, est-elle selon vous un complément à la démocratie représentative et directe ou un modèle à part entière dans lequel s’engager ?

Intellectuellement, politiquement, je pense que les démocraties vers lesquelles nous allons auront trois pieds : l’espace public numérisé et la participation organisée des citoyens ne se cantonnent pas au simple fait d’aider les décideurs à prendre les bonnes décisions ou de permettre aux citoyens d’y participer eux-mêmes individuellement. En réalité, la démocratie actuelle est construite sur le « Je », sur le fait de voter oui ou non à un référendum par exemple, ou sur le « Eux », à savoir le fait d’élire des représentants pour décider à notre place. La démocratie collaborative remet du « Nous » entre le « Je » et le « Eux » et je pense qu’une démocratie adulte aura besoin de ces trois piliers. C’est un véritable projet de société !

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