L’article long format peut-il survivre sur Internet ? share
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L’article long format peut-il survivre sur Internet ?

18 septembre 2014

Fatigués de « bâtonner des dépêches » et de ne pouvoir expérimenter l’association du long format au web à leur guise, ils ont tous décidé d’arrêter de rêver leur média idéal et de simplement le créer : Estelle Faure (fondatrice du Quatre Heures), Julien Cadot (d’Ulyces.co), Florent Tamet (d’Ijsberg) et Joan Weisz-Myara (de Streetpress) expliquaient lors d’une conférence au Numa la genèse de projets qui misent tout sur les promesses de l’écran et du journalisme narratif. Tendance de fond ou simple phénomène de mode, qu’importe : ces projets attestent de l’ambition du journalisme de sortir de ses cadres avec Internet, mais à quel prix ?  

« Nous avons toujours été inspirés par les grandes figures du journalisme qui remettent la narration au centre de leur travail comme la Revue XXI, mais étant aussi des enfants d’Internet, nous voulions réconcilier deux univers qui sont loin d’être antinomiques » explique à l’assemblée Estelle Faure, rédactrice en chef et co-fondatrice du Quatre heures, média créé à l’issue d’un projet étudiant au CFJ.

L’intime conviction qui se lit entre ces lignes semble partagée par la table ronde : le long format ne peut plus être le monopole du papier, surtout quand celui-ci disparaît de la presse (selon une étude, les articles de plus 2.000 mots auraient ainsi reculé de plus de 80 % dans le Los Angeles Times entre 2003 et 2012). La solution, pour ces passionnés des grands-reportages : l’hybridation de différentes pratiques pour un journalisme narratif innovant. Mais rencontre-t-il son public ?

Un media à la croisée des genres

Parallaxe, web design, user experience, responsive design, storyteller, covers ou paywall : chacun des invités paraît maîtriser les expressions habituellement employées par les communicants ou développeurs web quand il s’agit de décrire les supports sur lesquels ils entendent réinventer l’information.

Il faut dire que, de façon assez rare pour être remarquée, leurs plateformes affichent toutes un design à la pointe, qui allie effets de défilements du texte, de l’image et du son d’une grande fluidité. L’objectif : offrir une nouvelle expérience de lecture « moins polluée » et paradoxalement « enrichie » :

« L’écran du lecteur devient notre terrain de jeu à nous, explique Florian Tamet de la toute jeune plateforme Ijsberg, développée maison, car nous pouvons faire vivre l’écran comme on l’entend. C’est notre côté geek. »

Fascination pour l’écran et ses possibilités « immersives » d’un côté, mais aussi « tentation de la littérature » de l’autre ? Ziad Maalouf, animateur du débat qui établit une filiation entre feuilletons des grands écrivains du XIXe siècle et longs formats sur le web, émet l’hypothèse. Mais si les frontières sont si minces, où se situe alors le curseur entre journalisme et fiction ?

Voyage vers la fiction

« Ulyces.co, éditeur d’histoires vraies » lit-on d’emblée sur le site co-fondé par Julien Cadot, qui affirme que cette « collection d’objets numériques » est « plus proche du monde de l’édition que du journalisme » grâce à un fonctionnement par collections et une sélection d’histoires choisies pour leur qualité littéraire et leur exigence journalistique.

Le parti-pris éditorial du projet : délaisser l’actualité brûlante pour de la « slow information »,  « une information qui prend le temps, se déclinant sous forme de reportages grand format, multimédia, sans clic » explique Le Quatre Heure qui partage une ambition comparable. Une information souvent enrichie d’ambiance sonores, d’interviews vidéos ou de photos grand formats donc, mais aussi une information qui se paie :  

« On espère que les lecteurs vont comprendre que ce type d’information a un coût », explique le co-fondateur d’Ulyces, dont la pérennité économique dépend des abonnements.

Trois ans après la création des e-singles d’Amazon et les multiples créations de médias de longs-formats dont ces plateformes s’inspirent (Roads And Kingdoms, Medium entre autres), les sites de récits à la carte peinent pourtant encore à trouver un modèle économique stable. Devenue agence de publicité, la plateforme Narratively travaille ainsi pour General Electrics, quand la concurrence trouve de plus en plus difficilement des sources de revenus, faute d’audience suffisante selon les Echos.

Si Ulyce propose aussi aux lecteurs de payer pour des traductions d’articles disponibles gratuitement en version originale sur Internet, la France sera-t-elle réceptive à ce mode de consommation payante de l’information « à valeur ajoutée » ?

Esprit startup

Street Press et Ijsberg, qui se positionnent davantage sur l’actualité et la gratuité, n’échappent pas non plus à la tentation du « récit » anachronique, de l’ « épisode » ou de la « story », tout en s’essayant à d’autres tactiques marketing. Affichant régulièrement en homepage des sujets comme « Le Nord, ses PMU et ses derniers éleveurs de coqs de combat », Street Press placarde également à la sauvage près de 500 affiches dans l’île de France pour informer le lectorat d’un nouveau reportage.

Et c’est en s’ouvrant davantage à la publicité que le co-fondateur d’Ijsberg envisage le financement d’une activité qui n’est plus seulement perçue comme du journalisme :

«  Il y a une transition vers un esprit startup chez Ijsberg, car il nous faut différents corps de métiers pour être réactifs et créer de nouveaux formats » explique Florian Tamet avant d’ajouter que la porte reste ouverte pour les annonceurs qui leur proposeraient des partenariats « créatifs ».

Joan Weisz-Myara de Streetpress, passé par une école du commerce avant d’en venir au journalisme, s’amuse quant à lui du retour en arrière qu’il opère en tant que « CEO » du magazine en ligne. Mais cette lutte pour l’attention et la survie ne risque-t-elle pas de dénaturer le format-long, dont la caractéristique intrinsèque est avant-tout l’exigence journalistique ?

Le salut ne viendra pas du format 

Tout  attirant qu’il soit, ce n’est pas le format qui nourrira ces explorateurs, nous explique Joël Ronez, ancien directeur des nouveaux médias de Radio France :

« Je ne crois pas au format comme concept puisque le format ne fait pas le média. Le modèle de la Revue XXI par exemple, repose moins sur le format long que sur un principe de différenciation, notamment en misant sur une distribution en librairie où les acheteurs sont davantage susceptibles de débourser 20 euros pour un magazine trimestriel. En fait, la question essentielle est plutôt de fabriquer une production qui ait du sens et pour cela, le moyen de base reste la qualité, que le média soit payant ou gratuit, que l’on propose quelque chose de nouveau ou d’exclusif, des hot news ou du reportage« .

Pour le spécialiste, s’il est plutôt sain que de telles initiatives voient le jour afin de combler le manque d’innovations des médias établis, « l’offre doit cependant être suffisamment fournie en talent pour établir la confiance« . Et trouver son lectorat ? A voir, car si le long format peut, comme tout autre, répondre à l’exigence de qualité, il ne semble pouvoir constituer à lui seul le point de départ du média innovant.

 

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