Transformer l’info en jeu : une nouvelle forme de journalisme ? share
back to to

Transformer l'info en jeu : une nouvelle forme de journalisme ?

17 mai 2011

Nous vous en avions déjà parlé l’année dernière : à quoi ressemble un jeu vidéo d’information produit par un grand média français ?

Pour le savoir, nous étions au séminaire de recherche « Jeu vidéo et médiations des savoirs : Regards croisés sur le « serious game » », organisé par la Maison des Sciences de l’Homme de Paris Nord, ce lundi 16 mai.

Florent Maurin, chef de projet R&D pour LeMonde.fr et journaliste chez Bayard, est venu notamment y présenter le jeu d’information de LeMonde.Fr, « Primaires à Gauche ».

Compte rendu.

> « Primaires à gauche », c’est quoi ?

« Primaires à Gauche » propose d’incarner un candidat aux primaires du Parti Socialiste et de le conduire jusqu’à la victoire. C’est le premier jeu d’info sérieux en France, un « newsgame », développé par un média, LeMonde.fr, avec KTM Advance et l’école de journalisme de Lille.

Ce jeu d’information politique ambitionne de faire comprendre certaines règles du jeu politique et la dynamique d’une campagne, en engageant le joueur dans des duels avec des ennemis politiques pour faire augmenter les intentions de vote à son égard.

Petite ironie du sort : la réalité politique s’est rappelée à la fiction, dans le calendrier de la sortie du jeu : programmée cette semaine, celle-ci a été a été retardée « d’une ou deux semaines ».

> Et le jeu dans tout ça ?

Le jeu commence par le choix d’un candidat, aux traits caricaturés – au style animalier dans la tradition des « éléphants du PS » – mais facilement reconnaissables et dont seul un suffixe a été ajouté à leurs noms.

Chaque candidat dispose d’un « poids politique », prédéterminé par les journalistes en fonction « de la réalité », des sondages et de leur poids médiatique supposé.

Il dispose également de deux caractéristiques principales, elles aussi prédéterminées, qui peuvent aller de la force de leurs idées, à leur capacité « à passer dans les médias », à mobiliser sur le terrain des militants ou à négocier des alliances au sein du parti.

Pour définir le fond de la campagne, le joueur a le choix entre huit thématiques – économie, société, international, écologie… Il se retrouve ensuite dans une arène dans laquelle il doit augmenter les intentions de vote à son égard, en gagnant des débats, en mobilisant des militants ou en réagissant à l’actualité.

Chaque campagne du « newsgame » dure environ trente minutes, et il est également possible de la mener dans deux niveaux de difficulté différents.

> Un newsgame, qu’est-ce que c’est ?

Les newsgames font partie des « serious games », les jeux sérieux c’est-à-dire toute application informatique dont l’ambition initiale est de combiner des aspects sérieux – éducation, formation, sensibilisation… – avec des aspects ludiques issus du jeu vidéo.

Un newsgame est donc un jeu vidéo d’information : c’est une tentative de croisement entre le journalisme et le jeu, qui mixe ludisme et sérieux avec une intention et un message. En clair, un newsgame essaie d’informer par le jeu vidéo.

> D’où vient l’idée ?

A l’origine du projet, on retrouve l’un appel à projet pour la réalisation de serious games lancé à la fin mai 2009 par le Gouvernement : les projets devaient mélanger des techniques du jeu vidéo de loisir et des intentions sérieuses.

C’est ce qui a donné l’idée de monter le projet à Florent Maurin : il est allé le proposer à LeMonde.fr et à KTM Advance qui ont rapidement accepté.

La création du jeu a été confiée à une équipe composée de Nabil Wakin, journaliste au Monde.fr, de Renaud Boclet et Loïc Normand, respectivement game designer et directeur artistique chez KTM Advance, et donc de Florent Maurin.

L’école de journalisme de Lille a ensuite été ajouté au projet notamment pour des phases de tests et de retours sur les différentes du jeu.

Les expériences de jeu d’actualités ne sont pas nouvelles, on peut par exemple citer le fameux September 12th ou le nombre croissant d’infographies « jouables » comme Budget hero. Mais ils sont généralement développés par des individus ou des ONGS, pas par des médias et des journalistes, ce qui en fait une première française.

> Pourquoi le choix des primaires socialistes ?

La rédaction du Monde.fr cherchait des situations qui posent problème dans leur traitement avec les outils actuels des journalistes.

Ils ont remarqué, comme l’explique Florent Maurin, que les sujets les plus délicats à traiter étaient ceux portant sur des négociations sociales sur le long terme, à l’image des processus de négociation lors de la fermeture d’une usine ou pour l’attribution de compétitions internationales.

De cette observation est ressortie un certain nombre de sujets possibles :

  • l’attribution des Jeux Olympiques ou de la Coupe du Monde, en jouant sur les diversités des villes et des pays,
  • Les élections, au sens large, en représentant différents candidats avec leurs forces et faiblesses qui vont essayer de mettre en avant leurs qualités et une vision du pays en résonance avec celle de l’électorat.

En listant les actualités prévues pour le mois de mars 2011 – date prévue initialement pour la sortie du jeu – les primaires socialistes sont apparues comme le meilleur sujet « anticipable » et la rédaction a décidé d’en faire un jeu d’information.

> Un jeu journalistique ?

Le projet est à replacer dans une dynamique d’innovation dans les médias et notamment sur Internet : fournir aux rédactions de meilleurs outils pour mieux informer les lecteurs.

La volonté politique après 2009 et l’investissement de vingt millions d’euros dans les serious games a permis au projet de se lancer : il a enlevé la question de la rentabilité directe pour LeMonde.fr, qui profite ainsi d’une opportunité intéressante en terme de R&D.

Là où LeMonde.fr prend plus de risque, c’est au niveau de son image : « En quoi est-ce un travail journalistique de faire un jeu comme ça ? » interroge l’une des participantes à la conférence.

C’est dans le travail de documentation et d’enquête que l’on retrouve cette composante journalistique. Dans les entretiens menés auprès d’experts en politique, en journalisme mais également en jeu vidéo.

« Ce n’est plus un travail seul du journaliste mais plutôt l’intégration dans un système » décrype le sociologue Yannick Estienne, chargé de mission recherche à ESJ de Lille et qui a présenté avec Gersende Blanchard, maitre de conférences en Sciences de l’information et de la communication, une analyse du « newsgame : l’information politique au prisme du jeu vidéo ».

Ce newsgame illustre également la montée en puissance de « l’infotainment », de « la dérision et des formes ludiques de l’information politique » continue le chercheur :

« On observe que les grandes tendances journalistiques et le newsgame renforcent l’approche marketing du journalisme : il y a une emprise croissante des logiques marchandes, pour rendre l’information attrayante, adaptée aux consommateurs, dans un « market driven journalism ». »

Vision un peu nuancée par Florent Maurin :

« Ce n’est pas un projet marketing, c’est un projet de recherche : on préfère avoir un jeu compliqué qui demande, et qui demandera un effort intellectuel, plutôt qu’un jeu simpliste qui buzzerait mais qui transmettrait une image réductive. »

Et tout la difficulté est là : trouver son public, intégrer une dimension ludique de jeu tout en conservant un vrai travail de journaliste, sur la complexité du système et sans en faire une caricature.

La mise en ligne du jeu dans les prochaines semaines permettra à chacun de se faire une opinion – avant, peut-être, des déclinaisons sur d’autres thématiques.

> Pour aller plus loin :

Visuel : 8Bit_Bo par L_bö, flickr, licence CC

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email