« Un bon reporter fera toujours un bon blogueur »

13 décembre 2010

Et si, en matière d’info en ligne, le choix d’un business model n’était pas qu’une question économique, mais qu’il s’accompagnait également de conséquences éditoriales ? 

A l’occasion de LeWeb10, nous avons rencontré et interrogé le rédacteur en chef du site internet du Wall Street Journal Europe, Neil McIntosh (son blog, son compte twitter).

Ancien responsable du développement éditorial du Guardian en ligne, cet écossais de 36 ans est à la tête d’un site qui a, de longue date, fait le choix de mixer contenus gratuits et payants, accessibles après abonnement – le WSJ ne communique pas de chiffres d’abonnés sur l’Europe, mais affirme compter, à l’échelle mondiale, de plus d’un million d’abonnés payants, y compris les abonnés « papier » activant leur compte en ligne.
 
> Un peu de contexte
 
Le Wall Street Journal Europe est construit sur « mur » payant, beaucoup plus doux toutefois que celui développé par le Times londonien, qui appartient comme lui à la société News Corporation, de Rupert Murdoch.
 
Ainsi, les moteurs de recherches indexent-ils le contenu du WSJ, et permettent à lecteur un peu rusé de lire un contenu théoriquement payant sans bourse délier  – ce choix peut d’ailleurs s’expliquer par des considérations très pragmatiques, comme le racontait Nicholas Carlson, dans un billet publié en 2009 sur Business Insider, How to read the WSJ for free :
 « Le petit secret que le WSJ a compris, à la différence de nombreux autres journaux, c’est qu’une écrasante majorité de ses lecteurs ne s’embêtera jamais à faire cela. Ceux qui doivent lire le WSJ pour des raisons professionnelles prendront un abonnement quoi qu’il en soit. Et les autres ne viendront pas suffisamment souvent pour savoir ce qu’ils doivent chercher … »
> Un coup d’œil rapide à la home du WSJ Europe, lundi 13 décembre
 
Nous avons compté 42 contenus gratuits, pour 19 protégés par la petite clef, synonyme de payant – hors mises en avant particulières dans la 3è colonne. Evidemment, la home du journal n’est pas représentative de l’offre globale des contenus.
 
RSLN : Quelle proportion des contenus du Wall Street Journal Europe en ligne sont payants ? Et comment se fait la répartition entre gratuit et payant ?
 

 Neil McIntosh : Notre offre globale est constituée à un peu plus de 50% par des contenus payants. La répartition est avant tout thématique : l’info internationale, le lifestyle, etc., tout cela va être accessible gratuitement. En revanche, les analyses économiques et financières, qui sont le cœur de notre production, sont généralement des contenus payants.

 
Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il n’y a pas, d’un côté, une rédaction web qui produirait des contenus « à faible valeur ajoutée », gratuits, et, de l’autre, une rédaction du papier, « noble », dont tous les contenus seraient basculés derrière un mur payant. Des contenus 100% web sont payants, et des contenus issus du papier sont disponibles gratuitement.
 
RSLN : Quelles sont les conséquences de ce choix sur l’organisation « industrielle » de la production éditoriale ?
 
Neil McIntosh : A l’exception de quelques éditeurs web spécialisés, nous n’avons pas de rédaction dédiée : les 450 journalistes qui travaillent sur la zone EMEA pour le Wall Street Journal produisent des contenus qui peuvent être destinés au web ou au papier. Nos journalistes écrivent donc pour « une marque », qui vit sur plusieurs supports. 
 
Nous nous appuyons également sur la force des journalistes de l’agence de presse Dow Jones Newswires. La culture d’une agence de presse, qui travaille dans l’instantanéité, est un énorme avantage comparatif pour nous : ils sont habitués à la culture du « breaking news ».
 
Hiérarchiquement parlant, j’échange énormément avec les chefs des différents bureaux européens du journal, pour affiner la couverture éditoriale d’un événement. Cela se fait encore clairement sur une base informelle et de négociation – j’appelle très souvent les responsables de bureaux en leur demandant : «
Et est-ce que tu penses qu’il serait possible d’avoir un angle web sur ce sujet ? … ».
 
RSLN : Et en matière éditoriale ?
 
Neil McIntosh : Notre offre est de plus en plus complète, et nous oblige à nous poser plus précisément la question des angles, et de s’interroger sur la manière la plus pertinente de traiter une information.
 
Nous avons par ailleurs développé une offre de blogs assez riche, qui permet à nos journalistes spécialisés de couvrir de manière extensive un sujet.
 
RSLN : Avez-vous développé des formations particulières à l’écriture « blog » ?
 
Neil McIntosh : Je suis persuadé d’une chose : un bon reporter fait un bon blogueur, et il n’a pas besoin d’être formé très longtemps pour cela. Evidemment, quelques entraînements sur « l’écriture web » peuvent aider, mais c’est avant tout un work in progress.
 
D’ailleurs, je conseille généralement aux journalistes du WSJ … de ne pas trop en faire ! Evidemment, le rapport aux lecteurs, ainsi qu’aux sources, est plus direct sur un blog, mais pas question d’adopter une écriture trop libérée, ou de laisser de côté les considérations éthiques, par exemple ! 
 
RSLN : Les réseaux sociaux, chez vous, cela marche comment ?
 
Neil McIntosh : Nous sommes sur Facebook, sur Twitter, cela nous rapporte un peu de trafic, mais à la marge, toutefois. J’ai davantage envie d’utiliser ces ressources comme de nouveaux outils éditoriaux : pour trouver des infos, évidemment, mais également pour incarner une présence en ligne. Rien ne ravit plus nos lecteurs que lorsqu’ils peuvent établir un lien direct avec nos journalistes … et nous devons encore travailler à cela. 
 
RSLN : Vous rencontrez forcément de jeunes journalistes. Quel regard portez-vous sur leur formation, sur le degré de connaissance du journalisme web ?
 
Neil McIntosh : Au sein du Wall Street Journal, nos journalistes sont généralement diplômés des meilleures écoles américaines – et notamment de Columbia. Dans l’approche de l’enseignement du journalisme aux Etats-Unis, j’ai l’impression que le nouveau contexte de l’information en ligne est bien appréhendé, et que les professionnels formés sont très compétents, avec un haut degré d’exigence. 
 
En revanche, il est vrai que lorsque je rencontre certains jeunes journalistes formés en Grande-Bretagne, par exemple, je ne peux m’empêcher de me poser des questions sur l’adaptation de leur formation aux réalités des pratiques du journalisme à l’ère numérique : certains rêvent encore de journalisme « à l’ancienne », vivent sur l’image romantique du journalisme à la Carl Bernstein – Bob Woodward. Cela interpelle, évidemment, sur la qualité des enseignements !
 
> Pour aller plus loin : 
 
Sur le web :
 
– La présentation du Wall Street Journal Europe (tiré à environ 80.000 exemplaires), sur Courrier International
Comment le WSJ booste son audience, article d’avril 2008, publié sur portfolio.com 
– « Je ne suis plus abonné au WSJ.com … mais je le lis toujours », par Mark Potts, businessinsider.com.
L’actualité du Wall Street Journal traitée par le Guardian
Le webjournalisme en auscultation, par Frédérique Roussel, Libération – et entretien avec l’universitaire Arnaud Mercier : « Les journalistes font face à l’accélération du temps »
 
Et sur RSLN : 
> Visuel utilisé dans ce billet : 
 
– The Dow Takes a Plunge, par MoHotta18, licence CC
– portrait de Neil McIntosh, copyright DowJones

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