Un vrai débat 2.0 pour 2012 ?

14 septembre 2011

Une campagne électorale, c’est d’abord des débats. Reste à savoir avec qui. Le journaliste Dan Gillmor juge sévèrement les politiques, qu’il accuse de mener une campagne d’un autre temps sans tenir compte des possibilités d’interaction offertes par Internet.

Le Net peut-il bousculer la campagne présidentielle en s’invitant dans le débat politique ? Alors que les candidats socialistes connaîtront leur premier affrontement de ce type ce jeudi soir sur France 2, RSLN fait le point.

Nous sommes en 2011 et les politiques n’ont toujours rien compris au web ou presque. La critique émane du journaliste britannique Dan Gillmor. Dans une tribune publiée sur le site du Guardian, il assassine la grand-messe du débat politique télévisé qui a opposé les candidats à la primaire républicaine, la semaine dernière aux Etats-Unis, symptomatique d’une communication politique d’un autre siècle.

Selon son analyse, cet exercice traditionnel et obligé ne répond plus à son but originel, popularisé par le face-à-face entre Abraham Lincoln et Stephen Douglas en 1858, à savoir proposer un vrai débat public.

« La télévision a réduit les débats à de pâles copies de la réalité. Non seulement les journalistes posent des questions puériles, à quelques exceptions près, mais le format du débat – qui limite les candidats dans leur temps de réponse et ne leur permet pas d’approfondir- garantit un traitement superficiel. »

« On reste sur des vieux schémas »

C’est d’ailleurs le format retenu pour le premier débat qui opposera les six candidats socialistes (Martine Aubry, Ségolène Royal, François Hollande, Arnaud Montebourg, Manuel Valls et Jean-Michel Baylet) à la primaire du parti, retransmis en direct sur France 2 ce jeudi soir à partir de 20h35. Débat animé par un trio de journalistes (David Pujadas et Fabien Namias de France 2, Françoise Fressoz du Monde) et au cours duquel aucune question directe d’internaute ou du public n’est prévue.

« On reste sur des vieux schémas, déplore Eric Scherer, directeur de la prospective chez France Télévisions. Lorsque l’on regarde ce que fait Barack Obama, qui double désormais toutes ses conférences de presse d’un temps de questions/réponses avec les internautes, on se dit qu’il y a vraiment un décalage dans les pratiques. »

Malgré de jeunes conseillers, plus connectés, qui complètent leur équipe de campagne, les politiques français n’ont pas encore repris les recettes américaines à leur compte.

« Nous n’avons pas des candidats très technophiles, souligne encore Eric Scherer. Pour exploiter tous les ressorts du web, encore faut-il savoir l’utiliser. Or, aucun des candidats ne semble à l’aise avec les usages et l’économie numérique. Comme pour les débats sur les sujets numériques : alors que la neutralité du net est un enjeu très important, le débat peine à prendre en France. »

« Un « like » n’équivaut pas un vote »

Quant à la promesse d’être en prise directe avec les politiques via les réseaux sociaux, elle n’est tenue que par certains, ceux qui gèrent leur(s) compte(s) personnellement et ne délèguent pas ce travail à une équipe de campagne. Et encore. « En France, ces relais sont peu et mal utilisés. Les politiques ont tendance à tweeter simplement pour annoncer leur passage dans les médias. Peu acceptent d’être interpellés directement », note Eric Scherer, constatant une fois encore un usage a minima.

Or, une présence sur les réseaux ne constitue aujourd’hui plus qu’une première étape, et avoir une page Facebook pour glaner des « likes » ne suffit pas à faire d’un politique un candidat numérique crédible.

« Être populaire sur Facebook ne garantit pas la victoire, et un « like » n’équivaut pas un vote, rappelle Anna Ebbesen, consultante en communication qui a analysé le rapport qu’entretenaient les Danois et leur hommes politiques à Internet. En fait, recevoir une trop grande attention sur Facebook peut même être difficile à gérer pour les partis, parce que le site a été créé pour recueillir quelques commentaires et pas un engagement actif de la part de milliers de Danois. »

Draguer l’internaute en âge de voter sur les seuls réseaux sociaux ne suffit donc pas. Pour convaincre, il est nécessaire de s’approprier les outils du Net pour créer un véritable espace de débat national.

Replacer l’internaute-citoyen au cœur du débat

Il y a bien des choses à faire pour redynamiser les échanges et engager un vrai débat public grâce au web, assure Dan Gillmor. A commencer par privilégier les longs têtes-à-têtes entre candidats et replacer l’internaute-citoyen au cœur du débat, en lui proposant tout le nécessaire (vidéo, podcast, forum…) pour suivre des débats en direct et poser des questions.

C’est ce que proposait 10Questions.com, l’outil développé par TechPresident.com, the New York Times et MSNBC lors de la campagne américaine de 2008 et sur lequel les internautes pouvaient poser leurs propres questions aux candidats à l’élection présidentielle américaine.

« Utiliser véritablement le web signifierait créer un projet encore plus ambitieux, insiste Dan Gillmor. Par exemple, imaginez un débat qui se déroulerait en ligne durant plusieurs jours, voire plusieurs semaines ou plusieurs mois. (…) Les candidats pourraient s’interpeller mutuellement, les journalistes et les internautes pourraient poser des questions. Et c’est justement au moment où les candidats répondraient que le débat commencerait vraiment. »

En somme, un retour à l’analyse, aux réfutations, aux vérifications et aux éventuelles corrections, sans jamais fermer la porte au dialogue aux internautes. Le web est déjà prêt, la balle est désormais dans le camp des politiques.

(Visuel: Allons voter !!! / Will vote… par Marc Lagneau, Flickr, licence CC)

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