Vers l’atomisation de l’espace public ?

10 octobre 2009

(Visuel : Gianpaolo Pagni)

La thèse des communautés d’intérêt

Tout commence en 2001 par la publication de Republic.com1 par Cass Sunstein qui s’élève, dans son ouvrage, contre l’idée selon laquelle le web 2.0 favoriserait le débat public. Pour ce professeur de droit à Harvard, sur les forums de discussion et les blogs, les débats politiques se dérouleraient en réalité uniquement entre des personnes dont les opinions sont voisines. On s’y regrouperait par affinités, par mimétisme.

Une thèse partagée par Jean-Louis Missika, sociologue des médias, qui parle de « multiplication des mondes propres2 », les blogs entretenant l’illusion de parler à tous quand, au final, leurs auteurs se parlent surtout à eux-mêmes au sein d’une bulle relativement réduite. Or, pour ce dernier, l’exposition aux points de vue contradictoires constitue « la condition sine qua non de la vie démocratique, l’exposition à l’opinion adverse jouant un rôle de modération de sa propre opinion3 ».

Pour Cass Sunstein, la création de ces « cocons d’information » encourage la polarisation des opinions et le durcissement des positions des gens qui les composent, au-delà parfois même de ce qu’ils étaient prêts à penser au départ.

Une chambre d’écho pour tous les extrémismes

Cette radicalisation des opinions menace l’expression argumentée des points de vue contradictoires sur Internet. Les forums constitueraient le siège de guerres d’injures où les internautes défendent violemment des opinions dont ils ne veulent plus démordre. Un phénomène encouragé, selon Sherry Turkle, sociologue et psychologue au MIT, par l’anonymat que confère Internet, qui permet de se créer une ou plusieurs identités virtuelles distinctes de son identité réelle.

Il n’y a qu’à penser à la récente escalade de haine sur Internet, en janvier dernier, à la suite des affrontements à Gaza, entre pro-israéliens et pro-palestiniens – nourrie par des « commandos d’internautes » qui venaient fausser le débat en plaçant, au gré des forums, des attaques au vitriol contre les uns et les autres. Les sites de Libération, de LCI et de 20 Minutes ont même décidé de fermer leurs commentaires.

Ces mouvements extrêmes bénéficient également, sur le web, d’une surreprésentation par rapport à l’état de leurs véritables forces partisanes. Internet a, par exemple, facilité la large diffusion des thèses conspirationnistes après les attentats du 11 septembre 2001.

« Faux problème » pour Isabelle Falque Pierrotin, présidente du Forum des droits sur Internet, parlant de l’idée d’un web qui offre « une garantie démocratique ». Bien sûr, « Internet propose des lieux où l’on croise des arguments, où surgit la contradiction. Mais ce ne sont pas nécessairement des lieux qui dégagent démocratiquement des majorités. Le but de ces espaces n’est pas de se substituer au vote qui se déroule à l’Assemblée ».

Le contrôle du réseau sur le roi

Patrice Flichy, sociologue, résume : « Le web offre de réelles opportunités pour de nouvelles formes démocratiques, multiples et réticulaires, où le citoyen ne se contente pas d’élire ses représentants, mais où il peut débattre, surveiller et évaluer leurs actions.4 »

Un bémol tout de même aux partisans d’un web à l’image d’une agora idéalisée : la sociologue Sophie Pène, qui propose une approche plus fine des débats se déroulant en ligne, après avoir analysé, à l’occasion de la dernière campagne présidentielle française, près d’une centaine de blogs actifs, relève une nuance décisive. « La représentation rénovée que les blogs proposent aujourd’hui est beaucoup plus imprégnée par le modèle de la consommation que par celui du débat.5 »

En clair, l’électeur devient un « consomm’acteur » de la politique. Et la transparence induite par ces blogs, qui suscite un contrôle permanent de l’action politique, porte davantage, au final, sur la morale personnelle de l’élu (sincérité, constance, cohérence, transparence…) que sur la simple évaluation concrète de son programme. « Le mythe de la transparence et la chasse à l’obscurité de l’inconscient sont concrétisés par une myriade de citoyens contrôleurs qui renversent l’exercice de la discipline : le contrôle du roi sur le peuple se retourne en pouvoir du réseau sur le roi.6 »

1 Princeton University Press, Princeton, 2001. Une nouvelle version mise à jour intitulée Republic.com 2.0 a été publiée en 2007.
2 La Fin de la télévision, Seuil, 2006.
3 Ibid.
4 In « Internet, un outil de la démocratie ? », Patrice Flichy, www.laviedesidees.fr, 14 janvier 2008.
5 In « Bloguer la politique », Sophie Pène, Communication & langages no 151, mars 2007.
6 Ibid.

> Pour aller plus loin : tous les articles du dossier « Le temps de l’hypercitoyen » :

Le temps de l’hypercitoyen

Sur la voie du numérique

Jun, la démocratie version digitale

Howard Dean : « Internet est l’invention la plus bénéfique pour la démocratie depuis l’imprimerie »

Trois questions à… André Santini

 

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