« Empowerment » : version française, s’il vous plait ? share
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« Empowerment » : version française, s'il vous plait ?

19 novembre 2014

Empowerment. On l’entend partout, mais qu’est-ce que cela signifie ? En français comme en anglais, la notion renvoie à des réalités très différentes. Au-delà d’une pure question de traduction se cache en effet un univers d’aspects concrets et politiques. Pour réfléchir à ce que serait un « empowerment à la française », quatre personnalités du monde de l’entreprise, de la recherche et de l’administration ont répondu à l’appel de Marylise Lebranchu, ministre de la décentralisation et de la Fonction publique. Leur mission : définir le terme et se prêter à l’exercice de traduction, lors d’un talk organisé le 13 novembre en ouverture d’une Semaine de l’innovation publique consacrée au « pouvoir d’agir ».
 
         

La révolution numérique est une révolution de l’ « empouvoirement »

Proposant plusieurs traductions comme la capacitation ou le pouvoir d’agir, Benoit Thieulin, Président du Conseil National du Numérique lui préfère celle d’empouvoirment. Pour lui, l’idée nouvelle derrière ce terme est de « ne pas donner seulement des droits aux gens mais des moyens, des capacités ». Rappelant qu’internet remet en cause des organisations très hiérarchiques, il appelle à utiliser la révolution technologique pour obtenir et partager plus de moyens, d’autonomie et de pouvoir dans la société. Et parce qu’Internet change aussi la façon dont on lit et produit de l’information, et donc la liberté d’expression en « un droit, un moyen, une capacité concrète. Toucher un milliard d’individus c’est possible. Et c’est ça l’empowerment !.

 

Associer les mobilisations on et offline

En définissant l’empowerment comme le fait « d’apprendre à prendre le pouvoir mais aussi à faire entendre sa voix »Guillaume Liegey, cofondateur de la start-up Liegey Muller Pons prolonge ce raisonnement par l’exemple. Aujourd’hui, des pétitions en ligne recueillent les votes de centaines de milliers d’internautes sur des sujets très variés. Mais rien ne remplace les mobilisations directes et les milliers de personnes sur le terrain qui font du porte-à-porte pour diffuser de l’information, et surtout convaincre. Comment alors associer une campagne sur le terrain avec une mobilisation en ligne ? C’est le pari réussi par la première campagne présidentielle de Barack Obama en 2008, ou pour aller chercher les personnes éligibles à l’Obamacare alors que les inscriptions en ligne peinaient à décoller. Ce qui représente un intérêt, et non des moindres, pour les partis politiques et les administrations publiques.

 

Assumer notre histoire pour définir l’ « empowerment » à la française

Pour Laurence Monnoyer-Smith, Vice-Présidente de la Commission Nationale du Débat Public, la notion se métamorphose en voyageant et en fonction des cultures politiques. Dans les milieux contestataires, le terme renvoie à la capacité des mouvements sociaux à s’emparer de l’agenda politique. Chez les socio-libéraux, il aide à comprendre l’émergence de nouveaux acteurs désireux de corriger les effets négatifs du marché. Et dans les milieux néo-libéraux ? L’empowerment apparaît comme la solution au retrait de l’Etat dans certaines sphères d’activités au profit de la société civile et du marché. Ainsi, un même terme revêt des visages et procède de logiques différentes voire opposées.  

Et l’empowerment à la française, qu’a-t-il de spécial ? Pour Laurence Monnoyer-Smith, il faut assumer notre histoire, celle des anciens compagnons, des anciennes assemblées d’ouvriers et d’artisans mus par les pratiques de coopération et d’échanges entre communautés, comme le permet le numérique. Finalement, le but de l’empowerment à la française ne serait-il pas, comme le souligne avec ferveur Laurence Monnoyer-Smith, de réaffirmer « notre devise égalitariste et culture politique de l’Etat-providence, avec la nécessité de reconnaître l’émancipation des populations pour que leur créativité vienne contribuer à la construction d’un monde commun où chacun trouve sa place » ?

L’ « empowerment », ça marche !

L’empowerment est donc un ensemble de stratégies d’émancipation démocratique et politique qui peut aider l’Etat et les administrations, aussi bien pour accomplir leur mission de service public que pour se réformer. C’est ce que démontre Henri Verdier, l’Administrateur général des données et directeur d’Etalab, en prenant l’exemple de l’open data. Le but : développer une société qui ouvre et partage ses données, mais qui sait surtout en faire quelque chose. Les exemples sont nombreux et révélateurs d’un usage des données pour, et par les citoyens : ainsi les cartes des accidents de la route en temps réel, qui donnent l’opportunité à des groupes de citoyens de convaincre le maire de changer le sens d’un carrefour giratoire.

Mais l’ « empowerment » ne s’arrête pas à l’ouverture et à l’accessibilité des données : il consiste aussi à donner du pouvoir à chaque agent présent sur le terrain. Pas besoin de grands bouleversements pour monitorer, analyser et maîtriser la dépense publique : « prendre la simple décision que chaque acheteur connaisse les meilleurs prix obtenus par ses collègues va changer l’acte d’achat et permettre de faire des économies » souligne Henri Verdier. Openfisca, un outil maniable de partage de données fiscales et sociales, a été créé en quatre mois par des développeurs travaillant sur un mode de « start-up d’Etat ». Les ingrédients de ce succès : déléguer de l’autonomie et de la confiance, prendre conscience que l’intelligence est partout et apprendre à travailler avec. 

 

L’empowerment, version française permet ainsi de réintérroger les relations entre l’Etat et la société civile au sens large. Passé le risque de l’instrumentalisation du terme, traduire l’empowerment en mots mais aussi en actes permet de redéfinir le régime de la citoyenneté et de laisser la possibilité au « public », « citoyens » et « usagers » de jouer leur partition et revendiquer des moyens d’action. A suivre, donc…

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