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Vie Privée 2020 : demain, tous traders de nos données ?

11 décembre 2012

Nous vous en parlions récemment, la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) a réuni, le 30 novembre dernier, des experts du numérique dans l’auditorium du journal Le Monde. Au programme : les enjeux de la vie privée à l’horizon 2020. Outre les problématiques liées au web social, ce sont les données qui ont animé les débats.

Les données sont au cœur de l’économie numérique. Régulièrement comparées au pétrole, elles font l’objet d’un marché encore opaque. Faut-il alors remettre les données dans les mains de leurs producteurs initiaux, et en faire des « data traders » ? 

> L’économie invisible des données

Mais comment contenir un marché alimenté continuellement en nouvelles données ? Comme l’explique Fabrice Rochelandet, professeur en sciences de la communication à l’université Sorbonne Nouvelle, l’opération est délicate :

  « Cette surabondance informationnelle est difficile à contenir parce que les origines de ces flux informationnels sont totalement décentralisées et les méthodes d’exploitation sont diversifiées. » 

Le professeur ne s’arrête pas là. Il rappelle qu’un tel flux de données génère une économie invisible à la fois au grand public, mais aussi aux régulateurs, qui peinent à savoir ce qui se passent à l’étranger, et aux petites entreprises. S’y ajoute une méconnaissance du traitement de ces données mais aussi des types d’exploitation qui en sont faits :

 « Une des conséquences majeures de cette économie invisible est la question de la maîtrise de ces données personnelles, notamment en termes d’utilisation par des exploitants, éventuellement pollueurs informationnels. »

Et dans une économie globalisée, la localisation des lieux de stockage de ces données pose des problèmes en termes économiques, mais aussi géopolitiques. Les grands acteurs sont en effet, souvent implantés outre-Atlantique. Et l’Europe peine d’autant plus à s’imposer qu’elle doit harmoniser différentes législations sur le sujet.

 > Posséder ses données pour mieux se protéger 

Mais pourquoi alors ne pas donner la propriété des données à leurs producteurs, c’est à dire, aux individus ?

 « Donner la propriété des données aux individus permettrait au moins de les laisser bénéficier d’une partie de la valeur qui est générée de ces exploitations. Elle permettrait aussi une meilleure régulation des données personnelles car elle inciterait les individus à s’y impliquer plus activement » précise Fabrice Rochelandet.

 Et l’idée semble séduire d’autres acteurs du monde numérique, qui y voit une solution pour la protection de la vie privée :

« Pour qu’il y ait un marché, il faut une valeur, mais il ne peut pas y avoir de valeur s’il n’y a pas de droit, sinon il y a un voleur » explique Alain Bensoussan, avocat à la Cour d’appel de Paris « aujourd’hui, le consommateur est devenu producteur de données.

Les réseaux sociaux sont en quelque sorte un droit à exister, à paraître. C’est donc la valorisation des droits de la personne à partir de ses données personnelles qui est en jeu. » 

Mais les entreprises doivent également agir et apprendre à faire un usage raisonné de ces données. C’est ce qu’explique Peter Cullen, chef de la stratégie de la confidentialité chez Microsoft, Fred Cate, professeur à l’université de l’Indiana, et Viktor Mayer-Schönberger, professeur à l’Oxford Internet Institute dans un rapport publié en novembre dernier : il est nécessaire de déplacer la responsabilité des individus concernant leurs données vers les organisations qui les utilisent.

Ainsi, plutôt que de se réfugier derrière les conditions d’utilisation approuvées par les utilisateurs – et trop souvent considérées à tort comme une protection suffisante – c’est la question de ce qu’il est possible de faire avec ces données personnelles qui est essentielle. Les organisations se doivent donc d’adopter une attitude responsable pour en assurer une bonne gestion.

 

> Du trader de données à l’interlocuteur

Outre la protection de la vie privée, la restitution des données par les entreprises permettraient aux individus d’ajuster leurs comportements selon leurs envies, et ainsi de prendre leurs propres décisions. Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation Internet Nouvelle Génération, identifie à ce sujet trois priorités :

 « Les données sur l’énergie permettent aux individus de réduire leur consommation. Les données de santé permettent de changer la relation au médecin et aux médicaments. Enfin, les données sur la formation permettent d’adapter sa carrière. »

Serions-nous donc tous de potentiels traders de données ? Daniel Kaplan estime que nous sommes en train de changer de paradigme :

 « C’est très étrange et économiquement très bizarre car nous trouvons normal que dans un marché, le seul sujet qui parle soit l’offre. […] Mais le paradigme d’aujourd’hui est de savoir ce que l’on peut faire de nos propres données. Dans quelles conditions peut-on partager leur valeur d’usage ? Et dans ce contexte, nous ne sommes plus seulement traders de données mais aussi interlocuteurs, et un interlocuteur compétent sera d’autant plus attentif à ses droits.»

Reste alors à trouver un délicat équilibre et un contrat de confiance efficace entre acteurs du web et citoyen.

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