Viktor Mayer-Schönberger (1/2) : « Il est bon que la France s’interroge sur le droit à l’oubli… » share
back to to

Viktor Mayer-Schönberger (1/2) : « Il est bon que la France s’interroge sur le droit à l’oubli… »

23 février 2010

(visuel : couverture de Delete, et Joi, licence CC)

Evidemment, pour caler l’entretien, il a fallu jongler un peu avec les créneaux horaires. Et pour cause : Viktor Mayer-Schönberger, qui a publié à l’automne dernier le très remarqué « Delete : The Virtue of Forgetting in the Digital Age » (Presses universitaires de Princeton), a quitté depuis plusieurs mois maintenant son labo de Harvard, pour prendre la tête du centre de recherche en politique d’information et d’innovation de l’université nationale de Singapour.

Nous avons longuement débriefé son ouvrage, qui peut être vu comme une contribution au débat français sur le « droit à l’oubli ». Au menu de la première partie de cet entretien : des questions de mémoire  – y compris une petite dédicace à l’incontournable madeleine proustienne – et de vie privée digitale, cette fameuse privacy dont on parle ici depuis quelques semaines.

RSLNmag.fr : Le point de départ de votre ouvrage, c’est votre tentative de caractérisation d’une nouvelle « mémoire digitale », qui diffère en bien des points de la « mémoire humaine ». Selon vous, cette nouvelle forme de mémoire va à l’encontre de celle pratiquée depuis plusieurs siècles…

Viktor Mayer-Schönberger : Il y a un renversement de paradigme complet. Toute l’histoire humaine a fonctionné sur le principe suivant : oublier, c’était ce qu’il se passait automatiquement ; le souvenir, lui, était l’exception. La mémoire humaine a toujours fonctionné ainsi, et tous les processus de mémoire développés autour des techniques analogiques également.

La mémoire digitale, en revanche, fonctionne sur le principe exactement inverse : tout est stocké, conservé, facilement et pour pas cher – alors que, parallèlement, l’oubli devient plus difficile à mettre en œuvre. Exemple type : quand vous déchargez les photos d’un appareil numérique, vous importez tout le contenu de votre carte mémoire … alors que vous n’avez certainement pas besoin de conserver toutes les photos prises ! Il y a quatre explications, selon moi, à ce renversement de paradigme.

– La technique, d’abord, permet une duplication à l’identique des données : c’est quelque chose qui n’existait pas, auparavant. Dans le monde analogique, l’information stockée, enregistrée, était certes à peu près identique au signal original, mais dès que vous utilisiez cette information stockée, vous la détériorez : regardez les cassettes audio, par exemple, ou les photocopies de photocopies… Il en va tout autrement avec l’information digitale et son stockage : il n’y a pas de « bruit », il n’y a aucune diminution de la qualité au fur et à mesure de l’utilisation de cette donnée.

– Le coût du stockage, ensuite, est également une raison importante : le coût d’un megabyte de données, dans les années 50, était de l’ordre de 70.000 dollars … contre moins d’un centième de cent, aujourd’hui ! Il est tout simplement plus coûteux, aujourd’hui, de sacrifier trois secondes à faire le choix de conserver ou de mettre à la poubelle des données, que de les stocker !

– Troisème point, la capacité à retrouver facilement une info « stockée » contribue à changer la donne. Il est facile de scanner, avec des outils dédiés, des montagnes de données, et d’accéder à celle recherchée en quelques secondes, à partir d’un simple mot clef. La mémoire humaine ou analogique nécessait, à l’inverse, l’établissement de liens précis pour être retrouvée : ça va de la madeleine de Proust, aux descriptions de vidéos par leur « timecode ».

– Enfin, la circulation de toutes ces données sur des réseaux dédiés permet de déconnecter le stockage de données de tout impératif de localisation : il fallait avoir un livre entre les mains pour y retrouver une info, aujourd’hui, il suffit d’être connecté au bon réseau, en premier lieu desquels on trouve bien sûr internet.

RSLNmag.fr : Tout cela a des conséquences, positives et négatives, sur deux grands axes, selon vous : les relations de temps et de pouvoir.

Viktor Mayer-Schönberger : A mesure que nous partageons des données, nous perdons le pouvoir que nous pouvions en tirer, ainsi que leur contrôle. Le plus souvent au profit de tiers bien identifiés. Mais, en raison de l’accessibilité et de la durabilité de la mémoire digitale, il peut également s’agir de parfaits inconnus – personnes physiques ou organisations.

L’une des réactions que nous pouvons alors adopter est celle de l’autocensure : trop développée, celle-ci serait un grand danger, tant la circulation de l’information est nécessaire. Ma préoccupation liée au temps, quant à elle, est la suivante : la mémoire digitale ne repose pas sur le facteur temps, et remet, du coup, en question notre capacité à faire des choix rationnels.

Exemple type : un vieil ami a repéré que vous allez assister à la même conférence. Il vous propose un verre, au petit bistrot où vous vous étiez rencontré, la dernière que vous aviez échangé de visu. Vous vous souvenez des échanges stimulants avec lui, de sa conversation, des moments de camaraderie passés. Vous tapez alors son nom dans votre boîte mail, en espérant tomber sur le nom de ce fameux café. Dix ans de relations par mail surgissent alors sous vos yeux … y compris cette engueulade vous aviez eu, et qui vous avez tenu éloignés l’un de l’autre pendant plusieurs années.

On touche du doigt le vrai danger : votre mémoire avait tiré un trait sur cet épisode, vous étiez tout à fait disposé à aller prendre un verre avec lui … et pourtant, votre choix va être dicté par cet épisode dont votre mémoire humaine avait presque oublié l’existence.

RSLNmag.fr : D’où votre suggestion : ré-apprendre à oublier. Vous lancez notamment la piste suivante : introduire un petit dispositif qui oblige toute personne sauvegardant des données à leur assigner une « date de péremption ».

Viktor Mayer-Schönberger : Attention, j’ai été trop souvent caricaturé ! Effectivement, je suggère, dans mon ouvrage l’introduction d’une « date de péremption » des données, qui obligerait tous les outils de stockage que nous utilisons à effacer automatiquement une donnée quand celle-ci atteint cette date d’expiration. Il deviendrait impossible de sauvegarder un document sans lui assigner une date limite.

Mais ce n’est qu’un exemple : mon plaidoyer ne concerne pas la « date de péremption » de l’info, mais la réintroduction de l’oubli. En l’occurrence, il ne s’agirait, avec ce dispositif, que de rappeler à chacun d’entre-nous que l’information n’est pas infinie, ni absolue. Ca ne doit en aucun cas être un processus très compliqué, mais une simple piqure de rappel. Il ne s’agit pas « d’imposer l’oubli », mais d’une simple incitation à la réflexion.

Techniquement, il s’agirait moins d’un système de DRM, de « gestion des droits digitaux », que d’un ajout d’une « méta-information », un peu comme les « tags » que l’on applique aux articles sur internet, ou de ces recommandations que l’on fait à propos de telle ou telle lecture.

RSLNmag.fr : Quel rôle doit jouer l’Etat dans ce dispositif ? Avez-vous entendu parler du débat français autour du « droit à l’oubli » ?

Viktor Mayer-Schönberger : Dans mon ouvrage, j’examine le rôle des grandes entreprises et des gouvernements face à ce défi, et je note d’ailleurs qu’il y a une culture de la « privacy » qui est plus développée chez certains acteurs du web, par exemple, que pour d’autres. Mais je refuse de croire aux solutions qui reposent entièrement sur le marché … ainsi que sur sur le tout-étatique.

Pour réintroduire de l’oubli, la loi sera nécessaire, mais dans un domaine très limité. Dans les pistes que je suggère, la loi doit simplement affirmer que tout outil technique permettant le stockage de données digitales doit incorporer une date d’expiration. Il y a déjà des dispositifs qui obligent à garantir la confidentialité de certaines données, comme les signatures électroniques.

En fait, ce que je souhaite avant tout, c’est que l’on discute de tout cela … et pour cela, le débat français autour du « droit à l’oubli » [en français dans le texte, NDLR], dont j’ai entendu parler et dans lequel j’ai même été convoqué, me paraît tout à fait bon et sain ! Pour autant, je ne milite pas pour l’introduction d’une solution universelle unique, d’un « droit global » …

> Dans la seconde partie de notre entretien avec Viktor Mayer-Schönberger, nous évoquerons sa position sur les mouvements "open data" et le regard qu’il porte sur les "digital natives".

> Pour aller plus loin :

Viktor Mayer-Schönberger (2/2) : « L’abstinence digitale n’est pas une solution pour réintroduire l’oubli »

– Le premier chapitre (en anglais) est disponible en téléchargement sur le site des éditeurs de Princeton.

– Retrouvez tout notre carnet de route consacré à la privacy

– « Full interview : Viktor Mayer-Schönberger on forgetting in a digital age » : entretien réalisé par Dan Misener pour une radio canadienne.

– «  Teaching computers how to forget » : Ars Technica a lu Viktor Mayer-Schönberger.

Je veux disparaître du net » : notre compte-rendu de l’atelier organisé à Sciences Po Paris par Nathalie Kosciusko-Morizet, en novembre 2009.

– « Droit à l’oubli, droit au remord, droit à la remise à zéro » : par Arnaud Belleil, sur Cecurity.com

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email