Viktor Mayer-Schönberger (2/2) : « L’abstinence digitale n’est pas une solution pour réintroduire l’oubli » share
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Viktor Mayer-Schönberger (2/2) : « L’abstinence digitale n'est pas une solution pour réintroduire l'oubli »

25 février 2010

(visuel : capture d’écran)

Assez de théorie, place à la pratique : dans la première partie de notre entretien avec Viktor Mayer-Schönberger, nous avons largement évoqué les pistes que cet ancien prof d’Harvard suggère pour  « ré-apprendre à oublier », dans son très remarqué « Delete : The Virtue of Forgetting in the Digital Age » (Presses universitaires de Princeton).

Nous évoquons cette fois quelques questions d’actu : de la publication massives de données publiques aux manières de s’adresser aux digital natives pour les sensibiliser à la valeur de l’oubli …

RSLNmag.fr : Vous faites des individus les « maîtres » de l’oubli de leurs données. Mais c’est faire le postulat qu’ils en ont une maîtrise entière. Techniquement, ce n’est pourtant pas vrai : le « copier-coller » rend cette maîtrise illusoire …

Viktor Mayer-Schönberger : Attention, je ne prétends pas régler de front la question de la privacy et celle de l’oubli. Ces deux problèmes entretiennent évidemment des liens forts, et les manières de tenter d’y répondre seront forcément assez similaires. Mais le copier-coller que vous évoquez, c’est clairement du domaine de l’atteinte à la vie privée qu’il relève, et je n’ai pas vraiment de solution à y apporter.

Il existera toujours des comportements déviants, ces « passagers clandestins » de la privacy. Un « stalker » pourra toujours passer son temps à fouiller la vie privée de personnes et republier des informations. Clairement, ils n’auront aucune forme de respect pour les métadonnées éventuellement associées.

Une simple observation toutefois : mathématiquement, si l’on réduit le nombre de données disponibles avec le système de date de péremption que je suggère, on réduit la probabilité d’une atteinte à votre vie privée. Mais à vrai dire, je pense que ce danger là n’est pas plus grand à l’ère de la mémoire digitale qu’avec les procédés analogiques dont nous disposions avant : il s’agit tout simplement de déviance.

RSLNmag.fr : Ne peut-on pas considérer que la génération des digital natives aura intégré vos préoccupations de manière quasi-naturelle ? Et n’y-a-t’il d’ailleurs pas un risque, si les messages de sensibilisation viennent « d’en haut », que les plus jeunes se disent que tout ceci n’est finalement pas très important ?  [C’est notamment l’une des réserves soulevée par le journaliste spécialisé sur les questions de vie privée à l’ère numérique, Jean-Marc Manach, dans un article dont nous vous recommandons fortement la lecture, NLDR]

Viktor Mayer-Schönberger : Je ne crois pas trop qu’une génération entière va développer une maîtrise instantannée de l’oubli, au contraire. Je pense que, digital native ou pas, tout le monde a besoin de cette piqure de rappel sur la nécessité de bien utiliser les outils mis à sa disposition pour organiser une mémoire digitale.

Je ne me suis pas vraiment penché sur les manières dont ce message doit être médiatisé. Mais, de manière générale, je suis assez partisan des relations de pair à pair. On peut, d’ailleurs, être « pair » par l’âge, mais également par le partage de certaines passions, ou que sais-je encore.

Le risque d’un décalage existe effectivement. Prenez la manière dont Barack Obama a parlé de Facebook et de YouTube a des ados US [vidéo, à partir de 1’40] : je ne pense pas qu’il se soit agi là de sa plus brillante communication : c’était assez artificiel et terriblement définitif. Mais ce qui m’a le plus dérangé, c’est que, sur le fond, son message était erroné : il disait, en gros, de ne plus publier !

Le partage de l’info sur le net est pourtant un mouvement profondément positif. Je consacre tout un chapitre de mon ouvrage à expliquer pourquoi « l’abstinence digitale » ne peut pas être une solution à la question de l’oubli : nous ne sommes pas prêts à renoncer aux bénéfices qui nous sont offerts par le partage des données.

Pensez-vous vraiment qu’il serait possible de tirer un trait sur un présent plutôt séduisant (l’échange d’info), pour éviter des problèmes futurs ? Selon moi, ce serait vraiment dur à vendre …

RSLNmag.fr : Quel regard portez-vous sur les différentes initiatives du type« data.gov », où les gouvernements publient des centaines de données « publiques » ? Cela ne vous inquiète pas, toutes ces données, mises en ligne, sans aucun encadrement ?

Viktor Mayer-Schönberger : Mais il y a un encadrement ! Ces données, avant leur mise en ligne, ont fait l’objet de vérifications : en Europe, par exemple, le système de protection de la vie privée est fortement développé : toute donnée mise en ligne sur un site public a préalablement passé ce filtre, non ? 

En fait, je pense qu’il faut commencer à s’inquiéter à partir du moment où le nombre des données publiées permet de dresser un portrait individuel. Pour l’instant, les portails mis en ligne aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne [lire : Data.gov.uk : des données publiques en ligne par milliers] notamment, sont très loins de ce stade.

RSLNmag.fr : Sur quoi travaillez-vous, en ce moment ?

Viktor Mayer-Schönberger : J’aimerais développer un peu certaines des dispositifs que j’évoque autour de la réintroduction de l’oubli, et les conceptualiser au sein d’un système assez proche des “creative commons”.

Ces licences alternatives ne renoncent en rien à l’existence d’un droit d’auteur, mais facilitent le partage des oeuvres : je voudrais parvenir à un système équivalent, autour des dates d’expiration, par exemple … mais ce n’est qu’une piste, et elle nécessite encore pas mal de travaux pour être concrétisée !

> Pour aller plus loin :

  La première partie de notre entretien avec Viktor Mayer-Schönberger : « Il est bon que la France s’interroge sur le droit à l’oubli… »

– Retrouvez tout notre carnet de route consacré à la privacy

Je veux disparaître du net » : notre compte-rendu de l’atelier organisé à Sciences Po Paris par Nathalie Kosciusko-Morizet, en novembre 2009.

– Le premier chapitre (en anglais) est disponible en téléchargement sur le site des éditions de Princeton.

– « Full interview : Viktor Mayer-Schönberger on forgetting in a digital age » : entretien réalisé par Dan Misener pour une radio canadienne.

– «  Teaching computers how to forget » : Ars Technica a lu Viktor Mayer-Schönberger.

– « Droit à l’oubli, droit au remord, droit à la remise à zéro » : par Arnaud Belleil, sur Cecurity.com

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