Web et Politique – Table ronde : Le Web, nouvel espace public ? share
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Web et Politique - Table ronde : Le Web, nouvel espace public ?

5 janvier 2012

Nous vous proposons de revivre en vidéo notre événement « Du web en politique : que nous réserve 2012 ? » du mercredi 16 novembre dernier sur le campus de Microsoft.

Internet est-il un espace public comme les autres ? Qu’avons-nous appris depuis les balbutiements du web politique ? Que s’y passe-t-il ? Comment se forme, petit à petit, l’opinion publique en ligne, et notamment chez les jeunes ?

Pour répondre à ces questions, nous avions invité –de gauche à droite sur la vidéo : Gonzalo Frasca, game designer et spécialiste des jeux vidéo politiques, Divina Frau-Meigs, sociologue des médias, Fabienne Greffet, maître de conférences en science politique et Jean-Louis Missika, adjoint au Maire de Paris en charge de l’innovation, de la recherche et des universités.

> La vidéo intégrale de la table ronde :

> Qu’est-ce que les nouvelles formes de participation ?

Pour Jean-Louis Missika, l’intérêt est de regarder les changements avec l’arrivée d’un nouveau média. Sans internet, la participation à la vie politique est très marquée, très hiérarchisée. On peut distinguer trois catégories de citoyens : ce qui ne participent pas, ceux qui se tiennent informés et votent, et une petite minorité de militants qui participent à la vie de « la Cité ». L’écart entre les catégories est énorme.

« Internet apporte la possibilité d’avoir une participation politique plus forte tout en ne consacrant pas trop de temps et trop d’efforts à la participation. »

Quelles possibilités a ouvert Internet ? Participer à un forum sans sortir de chez vous, prendre position de façon anonyme, participer à des communautés éphémères, etc. Le résultat selon Jean-Louis Missika ? « La séparation entre la sphère militante et les autres sphères n’est plus aussi marquée. »

> La thèse de la fragmentation de l’espace public est-elle encore d’actualité ?

Pour Jean-Louis Missika, il faut considérer chaque système médiatique dans sa particularité car il crée une architecture et un réseau. Sans Internet, il n’y avait pas de mesure du retour. Mais la télévision avait ce fonctionnement : même message politique devant les yeux de tous au même moment.

« Internet c’est exactement l’inverse : pas le même message, pas tout le monde et pas au même moment. On assiste à la désynchronisation de l’espace public. »

Pour Divina Frau-Meigs, nous assistons au passage dans une ère nouvelle, ère cybériste : « les différentes interactions commencent, évoluent et se terminent en ligne ». L’opinion publique est en « sphéricule », ce sont des groupes qui se retrouvent entre eux sur des projets engageants et pas sur des plateformes politiques. Mais selon elle, ces nouvelles formes de militance n’atteignent pas de masse critique pour créer une vraie opinion publique en ligne.

« Le web peut mobiliser des individus sur des points précis, sur une question engagée, et donc mobiliser des individus de bords différents. »

La sociologue souligne que les nouvelles formes de la militance en ligne sont surtout liées à :

– l’effet structurant des réseaux

– la force des liens faibles : l’aspect lâche des liens entre les indivdus permet de passer outre les discours des politiciens. Cela permet l’apparition de discours inattendus dissidents, les discours d’experts et de pairs. Et cela modifie la chaine de confiance

– la scandalisation : la capacité à faire scandale surtout grâce au rire, à la satyre, notamment en reprenant la culture de la vidéo.

– la reterritorialisation de ce qui a été fait en ligne : c’est d’abord au niveau local que les gens vont se remobiliser.

Pour Fabienne Greffet, les partis politiques ont intérêt à se saisir de ces outils numériques. Ce qui reste plus difficile pour eux. Elle souligne qu’ « en dehors des campagnes les partis politiques ne sont pas très présents en ligne ». Des partis encore trop frileux devant l’impossibilité de contrôler les campagnes numériques et à mesurer les effets de la campagne numérique. Elle suggère d’ailleurs que « la mesure des effets d’Internet sur une campagne reste encore à explorer ».

> La campagne 2012 : plutôt « lol, poubelle, trash », ou « transparence et fact checking » ?

Pour Jean-Louis Missika, il faut rappeler que « tout ne revient pas à la technologie parce que chaque campagne tient dans un contexte particulier. » Et pour lui la campagne de 2012 sera sans doute un peu de tout cela. Mais surtout le plus intéressant viendra des nouvelles explorations.

Du côté de la profondeur de la campagne, il est évident que le fact checking est plus facile. Et en parallèle, « le web donne un véritable échos à la vidéo volée ou à la satyre ». Finalement pour lui, « on retrouve sur le web ce qui a toujours existé en politique, mais transformé et un peu différent ».

Pour Divina Frau-Meigs, la France accuse un retard dans l’utilisation du web pour la politique parce que nous ne nous appuyons pas sur les jeunes en politique. Pour elle, chaque campagne dépend également d’un contexte culturel. C’est pour cette raison par exemple que l’utilisation de la vidéo en politique est peu répandue dans notre pays : nos politiques sont trop habitués à une parole contrôlée et figée qui ne convient pas au mode d’expression du web.

Du côté de la transparence en politique, pour Divina Frau-Meigs, il existe déjà de nombreux journaux en ligne qui se prêtent à l’exercice. Les données seules ne suffisent pas cependant, il faut aller en profondeur dans le jugement de données. L’expérience la plus concluante sur le sujet était Wikileaks : les milliers de dépêches étaient illisibles telles quelles, mais l’analyse des journalistes a changé la donne.

Pour elle la confiance est également clé dans la transmission des informations sur Internet. Sur ce point là, il est pour elle de plus en plus évident que la confiance envers les pairs est très élevée. C’est en cela qu’Internet renforce les extrémismes selon la sociologue. Ce sont des individus avec les mêmes positions qui se rapprochent et échangent sur la toile. Le net favorise aussi une levée des inhibitions.

Pour Jean-Louis Missika, l’idée de la radicalisation sur Internet est fausse. Reprenant Sunstein et son livre Republic.com, il pense que le web n’implique pas forcément de radicalisation des communautés. Et ce d’abord parce que dans les communautés, la discussion ne passe pas par des communautés politiques. Elle passe davantage par des communautés qui se sont constituées sur d’autres bases que les appartenances politiques. Ce sont des communautés d’affinité, de goût ou de valeurs. Les individus qui débattent viennent donc parfois de bords politiques différents.

Pour Fabienne Greffet, il ne faut pas considérer que l’extrémisation est le résultat de l’outil.

« Ce n’est pas parce qu’un outil existe qu’il crée l’usage. La mobilisation en ligne et hors ligne s’articulent très fortement. Il faut relativiser le poids de l’outil. Le web accompagne les mobilisations plutôt qu’il ne les crée.»

> Comment inclure les jeunes dans les processus politiques ? Quelle est l’importance des nouveaux supports ?

Pour Gonzalo Frasca, l’important est de réaliser que si les jeunes ne participent pas à la vie politique, c’est parce qu’il n’y a pas de message de mobilisation. L’important n’est pas simplement de mobiliser grâce à un jeu vidéo politique par exemple, mais c’est le message et l’intérêt du message qui compte.

« L’important n’est pas la façon dont on fait passer le message. L’important c’est de faire quelque chose qui va dans l’intérêt des jeunes. »

Pour Jean-Louis Missika, le jeu vidéo est une piste pour favoriser la mobilisation :

« On [NDLR : à la mairie de Paris] essaye de réfléchir à une façon différente de faire participer les gens. Nous avons mis en place la première pierre avec l’open data. Mais il faut aller plus loin. »

Il faut mettre en place un travail de collaboration, de data visualisation et d’animation des données. Dans le futur, l’utilisation des technologies pour de grands projets urbains est envisageable, notamment pour les consultations publiques encore trop formelles et trop déconnectées des intéressés. .

Pour Fabienne Greffet, il faut mettre en place des procédures participatives en ligne et hors ligne.

« On remarque de nouvelles formes d’expression en ligne, comme la dérision ou le témoignage personnel. Ces nouvelles formes d’expressions sont intéressantes et offrent des pistes à explorer. »

Pour Divina Frau-Meigs, nous sommes encore sur des modes de réflexion qui se passent trop « dans la boite », alors que le web politique se passe hors de la boite. Pour elle, il faut savoir rester humble face aux changements à l’innovation, un peu comme si les réseaux sociaux étaient déjà dépassés.

« La campagne de 2012, ce ne sera pas celle que l’on attend. » conclue-t-elle.

> Pour aller plus loin :

Découvrez notre magazine « Le temps de l’hypercitoyen » qui revient largement sur ces thématiques.

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