COMPTE-RENDU – Bernard Stiegler, invité des rencontres RSLN share
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COMPTE-RENDU - Bernard Stiegler, invité des rencontres RSLN

9 février 2011

(Bernard Stiegler, par Samuel Huron, licence CC)

Deuxième invité des rencontres RSLN « délocalisées » au palais des Congrès à l’occasion des TechDays, Bernard Stiegler, philosophe et directeur de l’IRI (l’Institut de recherche et d’innovation), structure de R&D du centre Pompidou, est venu présenter une intervention sur le thème « De Twitter à Cinelab : technologies de la contribution et nouveaux espaces critiques »

Nous revenons avec vous sur sa démonstration des évolutions des pratiques culturelles à l’heure du web, ainsi que sur l’intervention de Vincent Puig, directeur adjoint de l’IRI, qui a conclu cette rencontre.

Bernard Stiegler entame sa présentation par une analyse du contexte et de l’évolution des pratiques culturelles, de plus en plus intégrées, selon lui, dans des pratiques plus larges, économiques ou politiques :

« Nous sommes en train de quitter un certain modèle de société, dont la Ford T et Hollywood étaient les symboles. Les modèles du mode de vie américain, et de ce que nous avons appelé la société de consommation. Ce modèle est donc en pleine déclinaison. Or, ce modèle est très lié à l’émergence des industries culturelles, dans l’après seconde guerre mondiale. La télévision en était l’organe central.

Et si ce modèle domine encore aujourd’hui, l’avenir est ailleurs. Ça ne pourra plus fonctionner comme avant. D’abord parce qu’il y a une prise de conscience des limites du système et d’une « poubellisation » de la Terre, ensuite parce que l’apparition des réseaux sociaux et les deux milliards d’internautes entraîne une transformation sociale et un bouleversement gigantesque. Et tout cela passe par les métadonnées. »

> La fin du consumérisme culturel

Pour comprendre la nature de ce bouleversement, il faut revenir sur les dernières décennies durant lesquelles les industries culturelles ont imposé, selon Bernard Stiegler, un système de consommation de la culture :

« Les gens âgés de plus de trente-cinq ans aujourd’hui ont pour la plupart été de gros consommateurs de flux. Nous avons entretenu un rapport consumériste aux œuvres culturelles. Un phénomène sans précédent, dans aucune autre société. Auparavant, les individus savaient lire des partitions musicales, on produisait de la musique à l’usine, à l’école, à l’église… Des compétences que les inventions comme la radio, puis la télé, ont rendues moins utiles, et qui ont progressivement disparu.

Béla Bartók, un compositeur hongrois à qui l’on demandait son avis en 1937, sur la radio, répondait que l’on pouvait écouter de la musique sur ce nouveau média si on lisait en même temps la partition correspondante. Il n’était pas contre les nouvelles technologies, mais contre une mauvaise socialisation de ces technologies. Ce point est fondamental. »

Et cette tendance consumériste s’observe dans tous les domaines artistiques. Comme nous le rappelle Bernard Stiegler, il a été calculé que chaque visiteur passe en moyenne 42 secondes devant chaque tableau, lorsqu’il visite le Louvre. Alors que dans les siècles précédents, on disait ne pas pouvoir juger un tableau sans l’avoir préalablement copié soi-même.

« Les industries culturelles ont transformé les œuvres d’art en icones et en outils marketing pour capter l’attention des individus. Ils sont devenus des zappeurs, des consommateurs. C’est ce que j’appelle « le premier tournant machinique de la sensibilité » ».

> La « reconstruction de l’amateur »

Mais cet état de fait est aujourd’hui remis en cause par les principes collaboratifs et participatifs du Web :

« Nous vivons actuellement un « second tournant machinique de la sensibilité », de la cognition et de l’intellect également : les digital natives ne veulent plus être de simples consommateurs, mais des producteurs, des agrégateurs de flux. Ils veulent redevenir des acteurs. C’est d’ailleurs grâce à cela que le monde de la culture est un terrain fertile en termes d’innovations numériques.

Aujourd’hui on peut monter des vidéos, les poster sur Internet… : c’est la réalisation du Do It Yourself. Il s’exerce ainsi un formidable transfert de compétences, grâce aux technologies, et ce qui était réservé à des professionnels, parce qu’extraordinairement complexe, devient accessible à tout le monde. On assiste en fait à une reconstruction de l’amateur dans le domaine culturel. »

> Réintroduire du sens par les instances légitimées

Via les réseaux sociaux et les sites participatifs, les amateurs sont donc aujourd’hui capables de produire des métadonnées sur Internet : des commentaires, des résumés, des annotations, …

« Cette possibilité est une véritable évolution : auparavant, seuls les pouvoirs constitués en produisaient, dans un mouvement que l’on appelle top-down, du haut vers le bas. De ce mouvement, on est passé à un modèle bottom-up. Et les amateurs, en produisant ces métadonnées, participent également à la production de nouveaux systèmes de représentation.

Le bottom-up est un phénomène souhaitable. Mais il faut éviter le nivellement par l’égalisation généralisée des  contenus, et faire attention à la qualité des métadonnées produites. En repassant par des instances de légitimisation, comme dans le cas de Wikilieaks avec de grands journaux, on reconstruit du top-down, et on redonne du sens. Des agencements de ce type sont à penser, des technologies d’intelligence sociale collective à exploiter. »

Berard Stiegler a ensuite laissé la parole à Vincent Puig, qui a présenté quelques projets menés par l’IRI, dont il est le directeur adjoint. Ils visent justement à développer de nouveaux outils participatifs et critiques : 

« L’IRI a mis en place un certain nombre d’outils, comme la plateforme « lignes de temps », qui permet d’annoter et d’analyser des films de manière collaborative. Le projet CineCast, ou le site Moviepedia, sont d’autres dispositifs critiques mis en place pour faciliter l’enrichissement de contenus et le partage de points de vue.

Nous cherchons également à faciliter le tagging, à le faire évoluer, pour modifier la physionomie du web. Il est déjà en grande partie occupé par des contenus vidéo. Il nous faut donc trouver des systèmes de « grammatisation » différents, aller vers des métadonnées non textuelles, être par exemple capable de trouver directement dans un film le segment qui nous intéresse…  Nous travaillons d’ailleurs sur un projet de tag gestuel : au lieu d’écrire des mots-clés, on pourra produire un geste pour retrouver du contenu. »

Le système d’annotations polémiques testé via Twitter pendant la rencontre avec Clay Shirky était l’une des expériences menées par l’IRI dans ce cadre :

« Grâce à la participation pendant la conférence, nous avons pu dessiner une carte polémique des interventions du public. Il ne s’agit plus alors d’une timeline sémantique, mais qui suit un code couleur pour visualiser directement les accords ou les désaccords. C’est une nouvelle porte d’entrée dans le contenu. »

 

 

> Pour aller plus loin :

– Notre présentation détaillée des invités
– Notre portrait consacré à Bernard Stiegler, en 2008
– Le programme de toutes les conférences du parcours « enjeux » des TechDays

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