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Francis Jauréguiberry : « La déconnexion ouvre un moment de dialogue de soi à soi »

1 février 2016
Regarder compulsivement son smartphone, actualiser sa boîte mail, réagir à la moindre notification… Autant d’actes devenus habituels pour l’ « Homo conexus », adepte de la connexion permanente, et dont il peine de plus en plus à se passer. Chercheur au CNRS et spécialiste de l’individu hypermoderne - et donc hyperconnecté -, le sociologue Francis Jauréguiberry analyse les contours de ces nouveaux usages. Et met en avant un phénomène de plus en plus visible : la volonté de déconnexion. Rencontre. 

Vous avez coordonné une vaste étude menée pendant quatre ans par une vingtaine de chercheurs sur les pratiques de déconnexion de cadres, d’universitaires, de voyageurs ou encore d’étudiants. Quel était votre constat de départ ? Vos premières intuitions ?

Cette étude trouve son origine dans de précédents travaux que j’avais menés auprès d’importants utilisateurs des technologies de communication, particulièrement connectés. À côté de l’opinion très positive à l’égard de ces technologies décrites dans leurs témoignages comme synonyme de gain de temps et de déplacements, d’utilités et de facilités, d’agilité relationnelle, d’accès à l’information et de distraction, apparaissait aussi et en contraste une plainte diffuse sous la forme de « Je suis débordé », « Ça n’arrête pas de sonner », « Je croule sous les e-mails », de la même façon que la question du droit au silence ou à la disparition dans un monde de connexion généralisée était posée par certains. Ma première intuition consistait à penser que c’était parce que ces utilisateurs étaient soumis à trop de branchements, trop de connexions, trop d’interpellations, trop de simultanéité, trop de bruits et trop d’informations qu’un désir de déconnexion apparaissait chez eux. La déconnexion devait alors relever d’une volonté de ne pas se laisser aspirer par un tourbillon non maîtrisé d’informations et de communications.

Et c’est ce que vous avez observé ?

En un premier temps, oui. C’est ce qui apparaît presque immédiatement : en ne cessant de « pousser » vers eux des informations et sollicitations non attendues, les technologies obligent leurs utilisateurs à les traiter, sans cesse et toujours. Ainsi les e-mails et SMS trop pressants d’un supérieur ou d’un collègue, les appels trop fréquents d’un conjoint ou d’une mère inquiète, ou encore les notifications trop nombreuses de ses réseaux sociaux produisent à la longue une usure, une fatigue, une érosion qui se traduisent par un sentiment de trop-plein, des moments d’exaspération et des sautes d’humeur. De la même façon, les publicités trop intrusives, les recommandations d’achat, les offres de location et les conseils de santé en ligne ou les suggestions d’abonnement à des services à partir de l’analyse des traces de navigation sur Internet ou de géolocalisation peuvent conduire à une sensation de débordement voire de surveillance. C’est dans ce cadre-là qu’un temps déconnecté en vient à être pensé. Un « temps à soi » dans lequel l’individu peut retrouver ses propres rythmes, le sens de la durée et de l’attente, de la réflexion et de l’attention.

Comment se passe alors la déconnexion ?

Ce que nous avons constaté, c’est qu’il n’y a pas de déconnexion totale ! Même sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle où nous avons suivi les marcheurs… Il s’agit, de façon plus modeste, de « petites déconnexions » partielles et toujours situées. Il s’agit par exemple de mettre sur off son téléphone portable dans certaines circonstances ou plages horaires, de déconnecter son logiciel de courrier électronique en choisissant de ne l’interroger que de façon sporadique, d’accepter de ne pas être constamment branché sur ses réseaux sociaux ou de refuser d’être géolocalisable où que l’on soit.

Il semble que nos contemporains fassent en la matière preuve d’un savoir-faire de plus en plus original au fur et à mesure où les technologies se complexifient. Chacun puise dans son expérience quotidienne pour instaurer des formes de déconnexion adaptées aux situations rencontrées. Il s’agit d’articuler différents types d’engagements sous la forme soit de successions (connexion-déconnexion) soit de modulation (déconnexion des e-mails mais pas du téléphone, ou déconnexion totale sauf trois numéros entrants, ou filtre visuel, etc.), tout devenant une question de choix et de priorité.

D’où vient, selon vous, ce questionnement sur la déconnexion ?

Ce qui est d’abord massivement décrit comme alimentant ces pratiques de déconnexion c’est, pour reprendre le vocabulaire employé par nos interviewés, la volonté de « souffler », de « prendre du recul », de « faire le vide », de « se mettre à l’écart du tumulte »… Lorsqu’elle n’est pas commandée par ces attitudes de défense ou de recul purement réactives face à trop d’interpellations ou de sollicitations non désirées, la déconnexion est toujours présentée comme le fruit d’un choix. Elle est alors volontaire et proactive, souvent expliquée par la défense d’un temps à soi dans un contexte de mise en synchronie généralisée, par la préservation de ses propres rythmes dans un monde poussant à l’accélération, par le droit de ne pas être dérangé dans un environnent télécommunicationnel intrusif et par la volonté d’être tout à ce que l’on fait dans un entourage portant au zapping et à la dispersion.

L’attente, l’isolement et le silence, longtemps combattus, car synonymes de pauvreté, d’enfermement ou de solitude, réapparaissent dans ce cadre non plus comme quelque chose de subi mais de choisi. Elle peut ouvrir un moment ou une période de dialogue de soi à soi, de réflexivité, de confrontation avec le sens de sa vie et de retrouvailles avec son intériorité.

déconnexion

Michael Pereckas, Disconnected via Flickr CC BY 2.0

Mais ce n’est pas toujours simple de se déconnecter…

Non ! Et je dirais même que, dans le monde connecté dans lequel nous vivons, ce n’est jamais simple ! Car, lorsque vous vous déconnectez complètement, ne serait-ce que pour quelques heures, il n’y a plus d’e-mails, plus d’appels ou plus de réseaux sociaux pour attester de votre existence aux yeux des autres, plus de tweets ou d’Internet pour vous informer de la marche de ce monde ! Il n’y a plus de stimulations extérieures, plus de notifications, plus de distractions et d’occupations immédiates. Il n’y a plus rien en dehors des seules empreintes que tout cela a laissé sur vous et qu’il s’agit justement d’ordonner afin de leur donner du sens. Le choix, de l’aveu même de nos interviewés, est toujours délicat et difficile à faire.

Ce à quoi il leur est difficile de renoncer est exactement la même chose que ce qui les pousse à interroger de façon frénétique leur messagerie, leur répondeur ou leurs réseaux sociaux. À cet endroit, beaucoup évoquent des conduites d’addiction. Mais il y a contresens en la matière : les conduites d’addiction renvoyant en psychiatrie à tout autre chose. Il s’agit bien plutôt de curiosité et d’un énorme désir voir survenir quelquchose qui donne l’impression à la fois de surprise et de renouvellement constant. Il y a comme une attente diffuse mais constante de se laisser surprendre par de l’inédit et de l’imprévu, par un appel ou un SMS qui va changer le cours de sa journée ou de sa soirée en la densifiant ou en la diversifiant, et en rendant, finalement, sa vie plus intéressante et plus intense. Ce n’est donc pas un phénomène d’addiction qui rend la déconnexion difficile, mais bien plutôt la peur de rater quelque chose. Les Américains ont créé un acronyme pour désigner cette crainte : FOMO (Fear of Missing Out).

Concrètement, qu’apporte la déconnexion ?  

De façon massive, elle apporte un peu de calme, de silence ou de distance. Elle permet aussi, dans certaines situations, d’être « tout à son interlocuteur » ou « entièrement présent » au lieu où l’on se trouve, ou encore « totalement attentif » à l’événement auquel on assiste.

Dans certains cas, lorsque la déconnexion dure quelques heures, voire journées, la déconnexion peut se révéler saisissante : elle représente une telle rupture qu’elle fait presque automatiquement émerger des questions de fond. C’est comme si la déconnexion produisait un brusque appel d’air emportant toute agitation, distraction et dispersion pour laisser l’individu seul face à lui-même. Le contraste est tel que l’ennui n’y a souvent plus sa place : la confrontation brutale avec le sens de sa vie occupe tout l’espace. La recherche d’une cohérence et d’une continuité de soi, le travail incessant d’une signifiance intime et la défense d’une autonomie se posent alors dans toute leur acuité.

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