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Divina Frau Meigs, pour une société des savoirs

3 novembre 2007

(Photo : Olivier Roller)

Elle a un nom aux consonances mystérieuses et, à coup sûr, quelques pouvoirs surnaturels. Du moins sait-elle terrasser l´effet délétère du jet lag pour accueillir, tout sourire, le visiteur le lendemain d´un retour de vacances, s´excusant par avance «des quelques mots américains qui viendraient se glisser dans la conversation ». Professeur de civilisation américaine et de sociologie des médias à Paris III, Divina Frau Meigs est un démenti vivant de l´image du chercheur grisonnant perdu dans les méandres de sa pensée. Chaleureuse et conviviale, elle évoque sa vie avec simplicité.

Elle peut pourtant se targuer d´un CV de wonder woman de l´intellect : meilleure moyenne nationale au bac en 1977, 13e au concours de Normale Sup, 5e à l´agrégation d´anglais, boursière du prestigieux prix Fulbright, diplômée de Stanford, de l´Annenberg School of Communication… Un parcours qu´elle met sur le compte de la chance. De même qu´elle assure, sans fausse modestie, qu´il « n´y a aucun mérite à parler six langues ». Elle dédiera l´une de ses oeuvres phares, Médiamorphoses américaines, à ses parents, Divina et Alfredo Frau, des immigrés républicains catalans de milieu modeste, pour lui avoir donné « le goût du savoir ».

Une Française dans la Silicon Valley

Les pérégrinations familiales dans le bassin méditerranéen (le Maroc jusqu´à 6 ans puis la Corse jusqu´à 16) et ses racines catalanes marqueront ses choix intellectuels. Elle placera ainsi la défense de la diversité culturelle au coeur de l´engagement auquel elle consacrera toute sa vie de chercheuse : la participation à la création d´une nouvelle société, non plus celle de « l´information » ou de « la connaissance », mais « des savoirs », un pluriel qui fait toute la différence. « La révélation » lui viendra lorsqu´elle débarque, au début des années 80, à Stanford, au coeur d´une Silicon Valley en pleine ébullition. Tandis qu´à l´ENS on s´interroge encore sur l´utilité de ces drôles de machines, en Californie PC et Mac ont envahi les campus.

La technologie avance à pas de géant et s´accompagne d´une réflexion sociologique. « L´avenir était là, cela sautait aux yeux », se souvient-elle. Elle perçoit très vite l´importance du rôle que les nouveaux médias peuvent jouer en faveur d´une large démocratisation du savoir. « Et pour les gens pauvres, poursuit-elle, le savoir, c´est le pouvoir. » Un pouvoir au sens de « l´empowerment », de l´autonomisation, c´est-à-dire la capacité de l´individu à prendre le contrôle de sa vie sociale, familiale et professionnelle. Et si, pour sa part, elle réussit à cumuler les rôles de mère de deux enfants, de « maîtresse de son mari » (Mark Meigs, « un Américain avec des racines ») et de chercheuse engagée, c´est grâce aux dons d´ubiquité et de simultanéité qu´Internet confère. Ce qui lui fait dire que « l´ordinateur a contribué à libérer les femmes ».

Objectif : susciter le débat

En France, elle va prendre des accents de Cassandre lorsqu´elle recentrera le débat sur les usages sociaux des nouvelles technologies. Certes Internet est un outil formidable, explique-t-elle, à condition de fournir le mode d´emploi aux usagers, d´élaborer un « service après-vente des contenus ». Son discours tombe alors à plat. Dans un pays où règnent les ingénieurs, nombre d´universitaires ne comprennent pas cette intrusion des sciences humaines dans un univers technique. Travailleuse de fond, elle s´acharne. Elle joue des coudes et « instrumentalise les peurs médiatiques ». Son but : susciter le débat. « Quand tout ronronne, personne ne bouge », justifie-t-elle.

La violence, la pornographie, la pédophilie : autant de menaces pour nos enfants si on ne leur donne pas les clés pour une bonne utilisation des nouveaux médias. Une partie de son travail est alors utilisée pour élaborer la signalétique télévisuelle. D´aucuns crieront à la censure alors que, de son côté, Divina Frau Meigs ne cessera de prôner une multiplicité de solutions et d´insister sur les termes « d´éducation » et « d´aide à la décision ». « C´est à ce moment que ma vie de chercheur a basculé », poursuit-elle. L´industrie l´interpelle pour réfléchir sur des systèmes de prévention comme l´autorégulation. Dès lors, elle ne se cantonne plus au seul milieu universitaire et place son action sur plusieurs fronts.

Pour une éducation aux médias

Son premier front est celui de l´éducation aux médias. Un travail de terrain qu´elle accomplit (notamment au sein du Collectif interassociatif enfance et média) en élaborant des outils pédagogiques à destination des enfants, des enseignants, des parents et des professionnels comme le Kit de l´éducation aux médias, publié début 2007 sous l´égide de l´UNESCO. Sur un autre front, elle participe en tant que représentante de la société civile aux débats sur la gouvernance de l´Internet. Une mission qui concerne à la fois la technique et les contenus, à laquelle collaborent les États, les associations, les institutions locales mais aussi l´industrie. Car si certains diabolisent les grands acteurs économiques du monde numérique, Divina Frau Meigs, quant à elle, refuse la caricature. Elle clame qu´un consensus est possible. « Arrêtons de se regarder en chiens de faïence, instaurons un climat de confiance et raisonnons tous ensemble. »

La diversité est son maître mot, aussi préconise-t-elle des solutions hybrides sur les questions épineuses de propriété intellectuelle et de libre circulation du savoir. L´enjeu en vaut la chandelle. Car, au fond, à l´entendre, il est ici ni plus ni moins question que d´imaginer une nouvelle société. Une société de réseaux axée sur le lien social, l´intelligence collective et la collaboration des individus pour le bien de la Cité. Et au final, de s´affranchir de la vision pessimiste et hobbesienne de la nature humaine. Divina Frau Meigs espère en cet avenir-là. Elle souffle qu´à la clé, nous y trouverons sans doute le bonheur.

 

DIVINA FRAU MEIGS EN QUELQUES DATES

  • 1959 : Naissance à Casablanca, au Maroc.
  • 1980 : Reçue à l´ENS.
  • 1983 : Arrive dans la Silicon Valley, recherche sur l´introduction de l´ordinateur dans les lycées.
  • 1993 : Soutient sa thèse sur Les flux télévisuels internationaux.
  • 1997 : Les écrans de la violence (en collaboration avec S. Jehel), Economica.
  • 2001 : Médiamorphoses américaines, Economica.
  • 2001-2005 : Participation au Sommet mondial de l´ONU sur la société de l´information.
  • 2002 : L´environnement médiatique des jeunes, rapport du CIEM pour le ministère de la Famille.
  • 2004 : Vice-présidence de l´Association internationale pour les études et recherches en informationcommunication (AIERI).
  • 2006 : Qui a détourné le 11 septembre ? INA-De BOEK ; Rapport général pour le Conseil de l´Europe, Empowering young people in the information society.
  • 2007 : L´éducation aux médias – Kit pour les enseignants, parents et professionnels, Unesco.
  • 2008 : Travaux à paraître sur Les paniques médiatiques et La diversité culturelle entre gouvernement et gouvernance.

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