Electronic Shadow : l’éclectisme électronique de Naziha Mestaoui et Yacine Aït Kaci share
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Electronic Shadow : l'éclectisme électronique de Naziha Mestaoui et Yacine Aït Kaci

10 mai 2010

(photos : Vincent Nguyen)

Paris, en plein milieu du Xe arrondissement, « entre deux gares », l’immeuble début de siècle est austère, un peu étroit, un peu terne. Au sixième étage, l’ascenseur aux grilles industrielles s’ouvre sur un petit palier baigné de lumière.

Bienvenue chez Electronic Shadow, duo éclectique et passionnant. C’est Naziha Mestaoui qui vient ouvrir : grande, tout sourire, lumineuse. À l’image de l’appartement, d’une élégance dépouillée, avec ses grandes baies qui font porter le regard aussi loin que possible, la tête dans les nuages. Une invitation au voyage, déjà. Mais n’allons pas trop vite : c’est Yacine Aït Kaci qui se charge de jouer les guides…

Dès les premiers instants, le jeune homme est intarissable, entraînant comme une cascade. Inutile de vouloir les ranger dans une case, ces deux-là échappent farouchement à toute velléité de classement : architecture, design, art contemporain, ils touchent à tout, depuis toujours.

Tout commence il y a dix ans. Naziha fonde à Bruxelles un groupe de recherche en architecture et urbanisme, qui s’interroge sur les mutations de l’architecture dans l’ère digitale, le Lab[au]. À 23 ans, elle a son propre bureau d’architecte, et déjà à son actif un projet visionnaire sur le centre urbain de Thessalonique, en Grèce. Yacine Aït Kaci, lui, vient d’achever la conception d’un DVD-Rom qui a fait date, Le Grand Louvre, une cathédrale d’interactivité.

Multimédia et architecture : a priori, pas tout à fait le même monde. Et pourtant. « On se connaissait déjà, de réputation », avoue Yacine… et Naziha reprend le fil : « Au début, on se parlait par mail ! ». Après des mois de correspondance, ils se rencontrent pour la première fois au festival du Film Internet, à Lille. Et ne se lâchent plus. « Finalement, on a fait partie des tout premiers couples virtuels », sourit Naziha.

Le monde et son double numérique

La suite de leur histoire se déroule « comme une évidence », souligne Naziha. Ils baptisent leur duo Electronic Shadow. Les réseaux sociaux n’existent pas encore, et l’idée fondatrice est révolutionnaire : « En très peu de temps, le monde s’est fabriqué un véritable reflet électronique, une sorte de double numérique, explique Yacine dans son phrasé fluide. Et chacun d’entre nous possède aussi un double qu’il ne maîtrise pas totalement, fait de chiffres, de codes descriptifs, d’une quantité de données personnelles. D’où la notion d’ombre électronique. »

Devrions-nous avoir peur de cette ombre ? Ce n’est évidemment pas le cas de Yacine et de Naziha : « Tout notre travail consiste à proposer un nouveau type d’espace qui intègre dès sa conception son extension numérique. En clair, un espace qui combine virtuel et réel. »

Le couple part passer un an à Palerme pour bâtir le centre culturel français, porte-drapeau de leur vision. Ils en conçoivent le design global, intégrant les réseaux virtuels à l’architecture physique des lieux.

>> voir le site internet retraçant le projet (2001)

« Nous voulions une organisation transversale : que les ressources en ligne du centre culturel soient utilisables par tous les centres culturels dans le monde », explique Yacine. « La logique, c’était de mutualiser les efforts, les programmations, l’accès aux artistes, confirme Naziha, avant d’ajouter, modeste : mais l’Internet n’était pas assez développé… on était peut-être un peu en avance ».

L’année 2003 marque un tournant. Ils signent leur projet-manifeste, 3 minutes² : un espace de 3,5 x 3 mètres qui prend vie au contact de l’image qu’on projette sur lui :

D’un geste de la main, une silhouette de femme, lovée dans son canapé, fait apparaître sur le mur blanc une plage de sable blanc ; quelques instants plus tard, la silhouette masculine préfère un environnement de buildings new-yorkais… et l’espace se déploie, d’un simple mouvement.

Déjà, la notion d’habitat et ses développements sont au centre de la recherche d’Electronic Shadow : les Japonais ne s’y trompent pas, qui priment le projet pour sa proximité avec leur habitat traditionnel – minimaliste et multifonctionnel.

La reconnaissance d’un plus grand public

La suite est une longue série de succès. D’abord les commandes : du projet Fiac Luxe! (vidéo) pour le comité Colbert, en 2006, jusqu’au Windows experience de Microsoft [éditeur de RSLNmag.fr, NDLR] en 2009, un ensemble de sept panneaux interactifs installés au siège de la société, qui déploient des images évoluant au gré des envies des passants (voir une vidéo de l’inauguration de l’installation).

Viennent encore les expositions, entre autres celles du MoMa (avec le projet L’écharpe communicante, 2001) du centre Georges-Pompidou, ou du musée de la Photographie à Tokyo. Au fil des années, la vision artistique du duo se précise et, en 2006, il se fait connaître auprès du grand public grâce à une magnifique collaboration avec la danseuse et chorégraphe Carolyn Carlson :

Cette année 2010 n’est pas qu’un banal anniversaire pour Electronic shadow : « C’est l’occasion de passer de projets expérimentaux à des projets plus grand public, plus partagés », s’enthousiasme Yacine. « Notamment, une déclinaison d’objets hybrides », complète Naziha. Ils s’apprêtent ainsi à commercialiser, sous leur propre marque, la fameuse fenêtre virtuelle présentée à Cap Digital : une fenêtre, ou un ensemble de fenêtres, quis’ouvre sur un espace virtuel – forêt, ville, pré fleuri…

Dans cet espace, peuvent évoluer des personnages qui vivent selon leur propre rythme, au fil de saisons qui leur sont propres. « Notre société voit se développer de plus en plus de médias interactifs, et le seul grand retardataire reste l’habitat, analyse Yacine. Nous faisons le pari qu’il deviendra un espace comme les autres, donc un média, et que nous allons pouvoir, à terme, télécharger des environnements habitables. »

Un univers mutant en préparation

Depuis sa création, Electronic Shadow a réussi un pari impossible : toucher à l’art, à l’architecture, au design et au numérique en gardant une cohérence, une créativité unique. Un succès sans doute lié au fonctionnement intime du duo : « Si lui part d’une idée », commence Naziha, « elle, part d’une vision concrète », conclut Yacine.

Et l’échange continue, comme une seule et longue phrase : « C’est vrai qu’on est assez complémentaires », estime Naziha. « On n’aborde pas les choses de la même manière, elle est plus synthétique », reconnaît Yacine.

Cette année, ils se préparent à dévoiler leur grand projet : leur propre appartement, transformé en univers mutant. Concrètement, imaginez un espace vierge, où quasiment tous les meubles sont intégrés et escamotables : le lit disparaît dans le mur, la paroi de la chambre s’ouvre sur le salon, la douche se transforme en baignoire au besoin. Au second étage du duplex, un minisalon donne accès à une terrasse exposée est/ouest qui offre une vue à 360 degrés sur Paris.

Toutes les surfaces de la maison s’animent, suivant l’envie de ses habitants, d’un bois de bouleaux, d’une cascade, d’un ciel ponctué de nuages, à la Matisse. Une page blanche, qui s’écrit chaque jour différemment. Et un appartement pensé comme un phare, dans un monde où les écrans s’élargissent et où les espaces se restreignent. Dix ans après leur rencontre, Naziha Mestaoui et Yacine Aït Kaci cultivent toujours l’art d’ouvrir les portes de notre imaginaire.

> En quelques dates

• 2000 : rencontre de Naziha et de Yacine. Création de Electronic Shadow
• 2003 : projet 3minutes²
• 2004 : H2o aux Designer’s days de Paris
• 2006 : après un an et demi de préparation et de production, première de Double vision, en collaboration avec Carolyn Carlson (vidéos : partie 1, 2 et 3)
• 2007 : création d’une fontaine interactive en Chine, pour l’exposition des Olympiades. Elle sera vendue aux enchères chez Sotheby’s en 2008
• 2009 : exposition permanente Room Book chez l’Éclaireur, présentant notamment le projet Echo & Narcisse
• 2010 : chantier du FRAC Centre (Orléans) : médiafaçade dynamique. Inauguration prévue en 2012.

> Ailleurs sur le web

Le blog d’Electronic Shadow sur Digital Arti ; le compte Twitter d’Electronic Shadow, celui de Yacine, celui de Naziha.

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