Enseigner l'histoire du numérique

25 avril 2012

Qu’appelle-t-on un « langage informatique » ? Derrière ce mot, on met toutes sortes de choses : des standards, des formats, des protocoles de communication… Pour moi, ce ne sont pas des langages, mais plutôt des écritures.

Avec l’écriture classique, c’est nous qui encodons et décodons. L’intérêt du numérique, c’est qu’on peut déléguer ces activités à la machine : quand je reçois un message, ce n’est pas moi qui décode les 0 et les 1 ! Grâce aux mécanismes d’automatisation, le codage se fera de plus en plus à travers les machines. L’école n’a donc pas besoin d’enseigner ces codes – qui changent d’ailleurs bien trop souvent. Ceux que cela intéresse les apprendront… hors de l’école.

Ce qui est important en revanche, c’est de donner aux gens une intelligence des structures. Il faut fabriquer non pas des « alphabétisés du numérique », mais des « lettrés du numérique » : des gens qui sauront déléguer à la machine des activités d’écriture.

Cette culture du numérique doit être enseignée à travers une histoire de l’écriture qui passe par l’étude de la mécanographie, des langages scientifiques comme le Fortran ou, plus proches de nous, des langages de gestion puis du web collaboratif. Comment ces écritures en grande partie machiniques – c’est à dire écrite par des machines, pour des machines – se sont  structurées historiquement ? Comment et pourquoi a-t-on construit ainsi ces données, ces codes et ces processus ?

Un « lettré du numérique » doit aussi avoir l’intelligence des technologies contemporaines de traçabilité et des dispositifs de production, de traitement et d’exploitation des métadonnées – protocoles de communication, adressage, “cookies”, algorithmes, formats de données, systèmes de visualisation,  etc. – ainsi que des infrastructures – data centers, cloud computing – que tout cela suppose, sans oublier l’histoire du hardware, de la miniaturisation, des interfaces, etc.

Pour reprendre les mots de Jack Goody, il y a toujours des « technologies intellectuelles » derrière toute forme de savoir. Bachelard disait que si on ne comprend pas les instruments utilisés pour observer un phénomène, on ne peut pas comprendre ce phénomène. Si un « lettré du numérique » n’a donc pas besoin de parler le langage des machines, il doit être capable de théoriser l’instrument lui-même.

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