Eric Sadin : bienvenue dans l’ère de l’intelligence technique share
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Eric Sadin : bienvenue dans l'ère de l'intelligence technique

9 janvier 2014

Intervenant à la table-ronde « l’autonomisation de soi » lors des Entretiens du nouveau monde industriel, l’écrivain et philosophe Eric Sadin, est revenu sur ce qu’il appelle « la vie robotiquement ajustée », un sujet relatif à l’automatisation et à son impact sur nos agissements. De son discours autour des automates, un élément clé est ressorti : le datamining, cette science de l’exploration des données conduit à un monde de prédictions mathématiques, où la puissance de calcul prend la place de l’homme. Un thème qu’il aborde dans son dernier ouvrage: L’Humanité augmentée, l’administration numérique du monde et pour lequel il a obtenu le prix Hub Awards 2013. Retour sur la publication.

> Des algorithmes pour remplacer les hommes

Dans cet ouvrage, Eric Sadin dépeint l’apparition des systèmes techniques contemporains (capteurs, programmes informatiques, data centers, algorithmes, etc.) comme un moment historique de notre relation avec ces outils hardwares, softwares ou encore mathématiques.

Si l’auteur oscille entre attraction et répulsion vis-à-vis du réseau, c’est la fascination pour le monde de la calculabilité qui guide sa plume. Mais peu à peu, il réveille les plus grands philosophes – à l’image de Kant – afin de soulever différentes questions : la disparition du hasard dans une société hyper-connectée, la quantification de soi ou encore l’emprise de la technique sur la conduite humaine. C’est finalement vers une philosophie du web à part entière que progresse l’œuvre. 

L’auteur file ainsi la métaphore de la figure emblématique de « Hal 9000 » – l’ordinateur qui veut prendre le pouvoir – dans le film de Stanley Kubrick « 2001, l’Odyssée de l’espace » pour illustrer « la puissance démiurgique de la science électronique ». Il serait ainsi plutôt le rêveur hanté par un « Hal » prométhéen. 

Par Will Folsom via FickR – Licence cc

>  Des automates décideurs : une révolution dans l’histoire de la computation 

Le XXIème siècle est l’ère de l’intelligence technique et de la computation automatisée. Des superordinateurs aux smartphones, aux capteurs de données ou encore aux objets connectés, les machines sont aujourd’hui capables d’interpréter des phénomènes sociaux. Elles font des corrélations et répondent à des besoins hyper-individualisés et scientifiques comme par exemple dans le domaine de la santé.

Ainsi, pour l’auteur, la computation automatisée est une révolution dans l’histoire de la technique :

« Un mouvement de « délégation » non délibéré, consciemment et inconsciemment excité par le souffle enivrant de la « virtualité technologique », s’est peu à peu constitué, à l’attention  de « systèmes intuitifs » ou d’une sorte d’humanité parallèle chargée d’œuvrer à la « bonne conduite » du monde. »

Notre rapport à la machine dépasse la simple vision d’une technique au service de l’homme. Il ne s’agit plus de faire avec la machine mais au travers de la machine. Ainsi E. Sadin décrit-il un monde technique aux « pouvoirs d’intuition et d’intellection ». Et c’est finalement l’histoire de l’existence d’une anthropologie numérique auquel il nous invite. L’humain se voit augmenté par la machine et la machine prend les caractéristiques humaines. Il parle ainsi d’une « odyssée incertaine et hybride anthropo-machinique ». C’est, en effet, bien des automates dont il est question tout au long du livre – qu’ils prennent les noms « d’agents intelligents », « d’algorithmes » ou encore de « puissance démiurgique ». Un monde automatisé où les robots communiquent entre eux sans passer par notre biais.  Pour insister sur ce point, il n’hésite pas à manipuler avec délectation toutes les métaphores propres au numérique et à offrir un vocabulaire foisonnant qui rend la technique poétique.

C’est alors une enquête sur l’avènement d’une intelligence cognitive parallèle qu’il dresse. Le rêve de la machine de Turing n’a jamais été aussi proche qu’avec Sadin. On peut aussi penser à Olympia – cette poupée-automate prise pour une femme – dans les contes d’Hoffman.

Image par Knight Foundation via wikipedia commons – licence cc SA 2.0

> La figure paradoxale de l’automate-automatisé 

Ainsi, pour lui, les machines sont programmées à prendre des décisions d’exécution pour ouvrir sur des robots régisseurs plus performants que l’humain. Il prend l’exemple des aéroports qui sont en quelque sorte contrôlés par les programmes :

« [Ils sont] constitués de « hubs » agencés pour accorder au mieux les fréquences des décollages et des atterrissages, pour réduire les durées de correspondance entre les vols, pour favoriser la circulation fluide des passagers dans les espaces, pour garantir la qualité de livraison ou de réembarquement  des bagages pour d’autres destinations […] »

Autour de nous et dans un monde hybride se trouvent donc des automates-autonomes

Mais il entreprend surtout un retour vers la cybernétique, cette science des systèmes autorégulés vivants ou non-vivants – telle que théorisée par Norbert Weiner :

« Finalement, l’ambition anthropomorphique de la cybernétique ne sera pas réalisée sous la forme d’une reproduction artificielle du cerveau humain, mais sous les traits « d’architectes sensibles » élaborés pour s’adapter et pour répondre continuellement à l’environnement et aux circonstances, d’après une « dynamique organique » qui spécifie la « nature » des protocoles interprétatifs et réactifs contemporains.»

E. Sadin fait partie des auteurs qui permettent de prendre du recul sur la consommation numérique et l’entrée dans une ère informationnelle. Avec cet ouvrage, la perception du monde est modifiée : les robots semblent être le nouveau prisme de lecture pour chacun des actes accomplis. Et on voit l’apparition des mathématiques formelles comme celle d’une science qui pousse à mettre l’univers en algorithmes.

Pour en savoir plus, c’est ici avec les EMNI 2013.

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