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Humaniser les robots, une fausse bonne idée ?

14 janvier 2016
De plus en plus perfectionnés, les robots s’humanisent et se dotent désormais d’intelligence émotionnelle. Tant et si bien que l’empathie ressentie à leur égard se renforce. De quelle nature est-elle ? En quoi se concrétise cet attachement ? Et existe-t-il des risques à trop s’attacher à eux ? Délimitation des enjeux de ce débat naissant, à la frontière de la philosophie, de l’éthique et du progrès technologique.

Tomber amoureux d’une voix artificielle, créer une femme (numérique) parfaite à grands renforts d’algorithmes, accueillir un robot comme membre à part entière de la famille… L’univers fictionnel s’est depuis longtemps emparé de la question de notre rapport aux robots et, plus largement, de nos interactions avec une intelligence artificielle. De Terminator à Real Humans en passant par Her, S1mone, ou Real Steel, chacun de ces films, chacune de ces séries, s’est fait l’écho de nos fantasmes, de nos attentes ou de nos craintes sur ce sujet.

Particulièrement prégnantes, ces craintes rappellent les débuts du luddisme au XIXe siècle ainsi que la peur d’être remplacés par des robots. Et ce d’autant plus que les avancées technologiques nous rapprochent chaque jour un peu plus de ce qui a longtemps été considéré comme de la science-fiction : bien plus que les simples robots jardiniers, issus de l’imagination d’Isaac Asimov, nous aurons désormais l’occasion d’être confrontés à des intelligences artificielles capables de reconnaître les signes et caractères plus rapidement que des humains, à des robots tels que Nao conçus pour être en mesure de mener une conversation, ou encore à des machines quasiment indissociables en apparence des hommes, à l’image de celles créées par Hiroshi Ishiguro.

Les progrès technologiques nous amènent ainsi à concevoir des robots qui nous ressemblent de plus en plus et pourraient bel et bien cohabiter avec nous, idée qui relevait jusqu’alors de la science-fiction. Mais est-ce souhaitable ?

Tous deux philosophes et intervenants à l’événement « En compagnie des robots », organisé par Premier Parallèle le 24 novembre 2015 à la Gaîté Lyrique à Paris, Yannis Constantinidès et Jean-Gabriel Ganascia nous ont apporté quelques éléments de réponse.

Le robot : d’une simple machine à un objet d’empathie

Du tchèque « robota », « travail pénible, corvée », le mot robot a fait sa première apparition en 1920 dans la pièce de théâtre de Karel Čapek, R.U.R. « Dans cette œuvre, l’empathie envers les robots est déjà très présente », note Jean-Gabriel Ganascia, expert en intelligence artificielle et professeur à l’Université Pierre et Marie Curie.

« Les robots vont émouvoir l’un des personnages principaux, la fille du directeur de l’usine, qui va se prendre d’affection pour eux. Dans la mesure où ces robots travaillent, ils vont acquérir une dignité, au sens marxiste, supérieure à celle des hommes… Avant de prendre le pouvoir. »

Depuis, les « petits travailleurs artificiels » ont fait leur chemin. Sans nécessairement prendre forme humaine, ils nous rendent service… Et suscitent donc l’empathie, selon Yannis Constantinidès, agrégé et docteur en philosophie :

« On est tous déjà attachés à nos machines, notre téléphone portable, notre ordinateur… Par rapport à ces objets, émane quelque chose de supérieur à la simple opérativité, en ce que ce ne sont plus seulement des instruments. »

Ce degré d’empathie augmenterait selon lui en fonction de l’humanisation de ces appareils.

« Si, dans 10 à 20 ans, nous disposons de robots domestiques auxquels on peut parler, évidemment qu’il y aura un attachement d’ordre affectif ! Un phénomène étrange de rétroaction opère en effet. L’homme a de l’empathie pour les robots car ces derniers sont de plus en plus humanisés et anthropomorphisés. C’est de l’empathie pour lui-même qu’il projettera sur un robot. »

Cette empathie implique notamment des comportements jugés irrationnels de la part des individus. Malgré la conscience du fait que le robot ne sera pas en mesure de leur témoigner de l’affection, de l’attachement se manifeste… Jusqu’à rendre difficile une éventuelle séparation ou un éloignement de la machine.

Yannis Constantinidès prend l’exemple du film Real Steel dans lequel Hugh Jackman participe à des combats de robots avec son fils :

« Alors que leur robot perd tous ses combats sans exception, ils ne peuvent se décider à le remplacer et s’entêtent à le réparer sans relâche. Se manifeste un attachement affectif qui est de l’ordre de l’animisme. Le robot va avoir la même position qu’un objet dans les cultes animistes et nous allons considérer qu’il est plus qu’une machine, tout comme les Africains primitifs considéraient que le bois contenait l’esprit d’un ancien. Le robot n’aura malheureusement que l’âme que nous voulons bien lui accorder. »

Ce type d’attachement n’existe pas que dans les fictions. Jean-Gabriel Ganascia explique :

« Les militaires américains ont remarqué que les soldats dont la vie avait été sauvée par un robot demandaient à ce l’on répare celui qui leur avait sauvé la vie en leur attribuant par là-même une personnalité. Cette empathie s’attaque à l’individualité de la machine alors que cette dernière est par essence duplicable. »

Ne pas confondre la sensibilité et les gestes sensibles

Et pourtant, entre le robot et l’humain, une limite infranchissable reste perceptible : la sensibilité. « La sensibilité est totalement inprogrammable, puisqu’apprendre à sentir suppose des capacités d’éprouver de la douleur, du manque, du désir, ce qu’une machine ne peut pas faire par définition », note Yannis Constantinidès.

« Le robot peut feindre des émotions, et c’est là que se trouve le piège à mon avis. On peut lui apprendre à retirer sa main s’il touche quelque chose de chaud, mais il ne sentira pas de brûlure. On se heurte à la barrière absolue entre l’homme et la machine. Les gens qui parlent de l’intelligence affective et de l’ “affective computing” se heurtent à ce problème : est-ce qu’on peut enseigner l’affectivité et des standards éthiques aux robots ? Le problème est l’affectivité : elle suppose des récepteurs d’affect, alors que le robot n’a que des capteurs. »

A l’intelligence subjective de l’individu s’oppose l’intelligence analytique et quantitative des robots. Alors que la mémoire humaine transforme les données et les colore de sa sensibilité, la mémoire d’un ordinateur garde tout en stock, sans tri. Cela n’empêche pas les individus d’éprouver de l’empathie envers eux, et certaines instances de mettre à profit ce sentiment.

L’empathie envers les robots : un phénomène reconnu et mis à profit

Être en mesure de donner du réconfort à des personnes anxieuses ou sensibles : cette possibilité offerte par les robots trouve une utilisation particulièrement pertinente en EHPAD. Et les maisons de retraite ne comptent pas s’en priver : à Issy-les-Moulineaux, un robot, baptisé Zora, anime d’ores et déjà des activités physiques et ludiques pour les personnes âgées. Le robot Paro, phoque miniature robotisé qui réagit aux comportements des patients désorientés ou renfermés, pourrait de son côté conquérir de nombreux centres.

Malgré son apparence animale, et non humaine, le petit phoque fait des émules. Et pour cause, comme l’explique Yannis Constantinidès :

« Paro réagit à l’anxiété et à l’agressivité des personnes âgées. Les études montrent que les personnes démentes auraient besoin d’être touchées pour être apaisées. Or, difficile pour le personnel soignant de s’approcher d’une personne agressive. On part du principe, qui est simpliste mais pas faux, qu’une personne est agressive parce qu’elle souffre et se sent mal dans sa peau. L’animal va faire quelque chose que le soignant ne sera pas disposé à faire : apaiser la personne âgée par des bruits et par le toucher. »

Pour Jean-Gabriel Ganascia, ce type de dispositifs permet de rassurer les patients en accomplissant des tâches que le personnel soignant ne serait plus en mesure de réaliser.

« Une telle machine peut soulager l’entourage et le personnel soignant. Reste à voir ce que cela provoque du côté des patients : de l’exaspération, du soulagement… Les expériences ont montré que les retours étaient plutôt positifs, qu’il s’agisse du robot Paro ou de Buddy, et que ces derniers avaient tendance à rassurer les personnes âgées. »

« Ces robots vont être des acteurs sociaux »

Yannis Constantinidès envisage la généralisation de notre interaction avec les robots : « Dans la mesure où il y aura des robots partout pour accomplir les services humains de base, on sera en permanence en interaction avec eux. Ces robots vont être des acteurs sociaux. Mais il y a une confusion à ne pas faire : le statut de l’acteur. Je dirais plutôt que les robots sont des réacteurs sociaux en ce qu’ils sont programmés pour réagir et ne vont jamais initier une action. »

Si les robots sont amenés à prendre une place prépondérante dans notre quotidien, faut-il les doter d’une protection juridique ?

Précurseur en la matière, Alain Bensoussan avocat à la cour d’appel de Paris et spécialiste en droit des technologies avancées, est responsable de la création de l’Association du droit des robots depuis janvier 2014 et de l’élaboration de la première charte des droits des robots. Il y définit, par l’article 2, leur personnalité juridique et évoque la question de la responsabilité dans l’article 6, faisant de l’utilisateur du robot le primo-responsable de ses agissements, sauf preuve contraire.

Si la charte mérite encore d’être développée, elle constitue un pas important vers la singularisation de la place du robot intelligent dans l’éventail juridique et bouscule les lignes de démarcation occidentales entre le vivant et l’inerte. Le droit qu’elle évoque permettrait surtout d’anticiper des accidents relatifs aux voitures sans conducteur ou aux robots domestiques dotés d’intelligence artificielle, pour ne citer qu’eux… Et de cohabiter au mieux avec ces « personnalités robots ».

* Retrouvez le webcast complet de « En compagnie des robots », organisé par Premier Parallèle à la Gaîté Lyrique à Paris avec Yannis Constantinidès et Jean-Gabriel Ganascia.

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