Blockchain : de quoi parle-t-on ?

Rencontre 16 février 2016
Primavera de Filippi, hackiviste et chercheuse, nous explique ce qui se cache derrière cette technologie.
La Blockchain est une technologie révolutionnaire. Primareva de Filippi nous explique pourquoi.

« La Blockchain, c’est un peu comme le gluten : tout le monde en parle, mais personne ne sait vraiment de quoi il s’agit », ironisait récemment Tim Swanson, directeur d’études de marché chez R3CEV. Mais derrière la « hype » supposée, que se cache-t-il derrière cette – pas si – nouvelle technologie qui affole les milieux de la finance, du droit et du libre ?

Hacktiviste, artiste et chercheuse entre le Cersa (département du CNRS) et le Berkman Center (rattaché à l’Université d’Harvard), Primavera de Filippi concentre ses travaux sur les enjeux du droit liés à la Blockchain. Rencontre.

Concrètement, comment définiriez-vous la Blockchain ?

Primavera de Filippi

Primavera de Filippi

Primavera de Filippi : Une Blockchain, c’est une base de données décentralisée qui ne peut pas être rétroactivement modifiée et qui permet d’exécuter des logiciels. Bitcoin est l’une des applications les plus connues de cette technologie, mais il existe plein d’autres applications possibles.

Aujourd’hui, lorsque l’on déploie un logiciel sur un serveur centralisé, la personne qui contrôle le serveur a le pouvoir de contrôler le logiciel. Quand je me connecte à Facebook par exemple, je ne sais pas ce qui se passe avec mes données car je n’ai pas accès au code source, et même si j’y avais accès à un moment donné, je n’aurais pas la certitude que le logiciel n’a pas été entretemps modifié…

« La Blockchain est révolutionnaire parce qu’elle permet la coordination d’individus et l’échange de valeurs de manière sécurisée sans besoin d’un intermédiaire dit “de confiance” »

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Avec la technologie Blockchain, il n’y a plus d’opérateur central qui a le contrôle exclusif sur le logiciel, puisque le logiciel est exécuté de façon décentralisée par tous les nœuds du réseau, qui ont donc tous accès au code source. Et à moins d’une prise de pouvoir par une majorité des nœuds connectés au réseau (une attaque de 51%) qui s’accorderaient pour modifier l’exécution du logiciel, je peux avoir la certitude que le logiciel va toujours s’exécuter comme il a été défini sur la Blockchain, et que les résultats de son exécution seront infalsifiables.

Au final, la Blockchain c’est donc un outil de coordination décentralisé qui permet la vérification des données et des transactions au sein d’une relation pair-à-pair, en toute transparence.

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Pourquoi cette technologie est-elle jugée révolutionnaire ?

Parce qu’elle permet la coordination d’individus et l’échange de valeurs de manière sécurisée sans besoin d’un intermédiaire dit « de confiance » : une fonction actuellement assurée par les Etats, les opérateurs financiers, ou les intermédiaires de marché.

« La blockchain est une alternative incorruptible et décentralisée à tout ce qui demande le stockage sécurisé de données »

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Nous n’en sommes pas encore au stade de remplacer les fonctions traditionnelles de l’Etat, comme la gestion des élections par exemple – la Blockchain est une technologie qui n’est pas encore assez mature -, mais certains pays, tels que l’Estonie et les Honduras sont déjà en train d’expérimenter avec les Blockchains au niveau des cadastres publics notamment, car cela présente une alternative incorruptible et décentralisée à tout ce qui demande le stockage sécurisé de données.

Blockchain

Blockchain

Ensuite, l’intérêt pour la Blockchain varie selon les profils : les cypherpunks ou les libertariens sont intéressés par le fait qu’elle permet de simuler de façon technologique des mécanismes qui n’existent aujourd’hui que grâce au droit ; et donc, de s’en passer. On peut par exemple utiliser une Blockchain afin de créer de nouvelles formes d’organisations ou remplacer les titres de propriété… Toutes les obligations contractuelles qui ne sont au final que des tas de papiers reconnus en tant que tels par le seul système juridique…

Le secteur de la finance, quant à lui, est davantage intéressé par l’automatisation : avec la Blockchain, toutes les transactions financières peuvent être exécutées avec plus de transparence et de traçabilité, afin d’obtenir une gestion plus efficace, qui permet en outre de s’affranchir de certaines lenteurs du système juridique.

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La question de la régulation juridique est pourtant au cœur de l’idée d’exploitation commerciale de Blockchain par des banques … N’est-elle pas antagonique aux idéaux initialement liés à la blockchain et du coup, ne risque-t-elle pas de freiner son développement ?

C’est antagonique aux idéaux libertariens soulevés par Bitcoin, mais les opportunités fournies la Blockchain s’étendent quand même bien au-delà de ces idéaux. Si on veut utiliser la Blockchain commercialement, c’est surtout car il s’agit d’une technologie qui fournit de nombreux avantages en termes d’optimisation et de transparence.

Ce qui ralentit encore son développement est d’abord un problème technique : la technologie est encore très lourde, coûteuse en électricité mais surtout lente, car elle demande la vérification complète de toutes les transactions par chaque nœud connecté au réseau.

Blockchain via Youtube

Si l’on compare cela à la vitesse à laquelle on peut effectuer des transactions bancaires aujourd’hui (environ 2000 transactions par seconde sur le réseau VISA), Bitcoin ne peut soutenir qu’entre 3 et 7 transactions par seconde… Il faut donc concevoir de nouveaux systèmes de consensus décentralisés pour la blockchain (au-delà du système actuellement utilisé par Bitcoin, fondé sur la notion de Proof of Work) afin d’obtenir un réseau plus rapide et moins coûteux.

 

Où en est le « secteur » Blockchain aujourd’hui et comment le voyez-vous évoluer ?

En 2015, il y avait déjà 850 startups travaillant avec la Blockchain, 30 banques impliquées dans l’expérimentation de cette nouvelle technologie et plus de 900 millions de dollars d’investissements. Après, on est sans doute dans le buzz, la « hype », comme avec la bulle autour des dot coms à la fin des années 1990…

Mais par analogie avec l’histoire d’Internet, je dirais qu’on se trouve aujourd’hui dans une situation semblable à celle où l’on était en 1993, avant l’arrivée du web : aujourd’hui, l’écosystème de la Blockchain n’a pas encore développé de protocole comme le http, qui a permis de favoriser l’adoption massive d’Internet. C’est pour cela que je travaille justement avec Backfeed.cc, pour créer un protocole au-dessus de la blockchain qui permettrait à n’importe qui de créer des applications décentralisées de façon simple et automatisée. C’est ainsi que les entrepreneurs vont pouvoir se concentrer sur le développement d’applications de plus en plus user friendly, et qui vont permettre aux individus de les utiliser à grande échelle. En comparaison avec d’autres secteurs, Blockchain est encore minuscule, mais sa croissance est véritablement exponentielle.

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