Neurosciences : comment notre cerveau réagit-il aux flux numériques ? share
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Neurosciences : comment notre cerveau réagit-il aux flux numériques ?

30 octobre 2015
E-mails, réseaux sociaux, messageries instantanées, signaux sonores ou visuels... A chaque instant, le cerveau sélectionne les informations qui lui paraissent les plus importantes à traiter grâce à l'« attention ». Mais dans notre monde hyperconnecté, il se confronte à une multiplicité croissante de données, de notifications et de sollicitations numériques. Au point de le rendre inapte à faire le tri face à une telle infobésité ? Décryptage de l'impact du numérique sur notre fonctionnement cérébral avec Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (Inserm) et auteur de Le cerveau funambule : comprendre et apprivoiser son attention grâce aux neurosciences (Odile Jacob).

« Le temps s’est accéléré. » Qui n’a pas entendu, voire prononcé cette phrase, que ce soit au travail, en famille, ou entre amis ? Dans ce monde de l’instantanéité, de l’infobésité et du multitasking, notre cerveau est-il encore de taille à résister à tous ces flux, en particulier numériques ?

Jean-Philippe Lachaux : Avec l’utilisation accrue d’Internet, la vitesse de transition d’un contexte à un autre s’est aujourd’hui grandement accélérée. Nous sommes désormais confrontés à une variété grandissante de livres à télécharger, d’itinéraires ou d’horaires de train à consulter.

Le système attentionnel de notre cerveau se charge habituellement de sélectionner naturellement l’information la plus pertinente, de faire le tri. Mais ce système n’est pas forcément conçu pour résister de façon efficace à une telle masse de données !  Ce qui peut provoquer une surcharge d’informations.

 

Comment éviter cette potentielle surcharge ?

En matière de choix, le principal problème a trait aux critères de sélection. Un choix entre un nombre réduit d’informations se fera davantage sur des critères détaillés et approfondis. En revanche, face à des milliers d’informations, notre cerveau s’arrêtera à des critères de plus en plus simples – la  couleur par exemple -, ce qui conduit à une certaine superficialité, ainsi qu’a des difficultés à rester concentrer et à des risques de ne pas privilégier l’information la plus importante.

Heureusement, il est possible de garder un certain contrôle sur cet environnement : il faut simplement prendre conscience de ces limitations là et de la difficulté de l’exercice du choix, pour s’obliger à prendre ce temps de recul, ralentir et refocaliser notre attention.

 

Sollicitée de façon plus précoce par les outils numériques, la génération Y et plus encore Z  développent-t-elle un cerveau différent des générations précédentes ?

Il est très compliqué de réaliser ce type d’étude, avec une méthodologie rigoureuse, et qui permette de véritablement tirer des conclusions scientifiques.

Il faudrait comparer des cerveaux du même âge, avec d’un côté ceux qui ont été exposés à l’utilisation d’outils numériques, et de l’autre ceux qui n’y ont jamais été exposés. Et avant de les comparer, il faudrait également s’assurer que ces deux populations soient exactement les mêmes, en termes de niveau d’éducation ou de niveau social par exemple.

Concrètement, il est aujourd’hui extrêmement difficile de trouver 40 adolescents de 14 ans qui n’aient jamais appréhendé un téléphone portable de leur vie et qui, malgré tout, habitent dans des villes comme leurs camarades du même âge, avec un niveau d’éducation comparable…

Lire aussi : Yves Citton : « Il faut passer d’une économie à une écologie de l’attention »

Le numérique implique également des évolutions dans les modes d’apprentissage. Les outils qu’il rassemble vont semblent-ils davantage adaptés à la façon dont le cerveau aime apprendre ?

Ce qui est très positif avec le numérique, c’est sa capacité à fournir la bonne information au moment où on en a besoin. Pour mémoriser, il faut faire des liens… Et il n’y a pas de meilleurs liens que ceux qui prennent la forme d’une question.

Si, lorsque j’entends parler de la bataille de Marignan je me demande à quelle date elle s’est déroulée et j’obtiens directement l’information, celle-ci sera mieux assimilée et mémorisée, étant donné qu’elle est remise dans un contexte.

De manière générale, je trouve très positif le fait de pouvoir avoir accès à l’information, à la réponse à une question que l’on se pose, au moment où on se la pose, plutôt que d’être bombardé de réponses à des questions que l’on ne se pose pas encore.

 

Pour reprendre la main sur leur attention, un nombre croissant de personnes sont adeptes de « désintoxications numériques ». Quel regard le scientifique travaillant sur les neurosciences porte-t-il sur cette pratique ?

Réduire notre rapport à ces technologies permet de déceler une dépendance ou une semi-addiction assez rapidement, par un sentiment de manque. Pour cet aspect-là, au moins, une telle coupure est  positive.

La perception du temps peut également être changée, le sentiment d’attente pouvant être plus présent que sur Internet. Or, c’est l’attente qui participe au sentiment de temps long.

 

* Jean-Philippe Lachaux, Le cerveau funambule : comprendre et apprivoiser son attention grâce aux neurosciences, septembre 2015, Odile Jacob

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