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Concevoir la santé du futur : conseils depuis la Californie

5 mars 2015

A deux pas de la Silicon Valley, Stanford Health Care se hisse parmi les meilleurs établissements médicaux américains. Son ambition : devenir le meilleur hôpital en matière de santé connectée. Amir Dan Rubin, CEO et EY entrepreneur of the year 2014, affiche même l’ambition de « réinventer la santé ». Discussion avec Christian Egéa, lead designer en charge de la conception des outils e-santé du futur…

 

Pourquoi un établissement comme Stanford a-t-il besoin d’investir dans le développement d’applications de santé quand sa réputation est déjà si solide par ailleurs ?

Il y avait un décalage énorme entre la qualité des soins et la qualité des prestations numériques proposées. Or, un établissement comme Stanford a une exigence de qualité très forte. Pour Amir Dan Rubin, il s’agit vraiment de devenir les meilleurs au monde. Cela peut sembler arrogant mais avec le numérique, nous pouvons concrétiser l’ambition d’offrir des prestations plus sophistiquées, mais surtout rendre le patient plus autonome, établir une relation où il devient acteur de sa propre santé dans une dynamique de collaboration avec l’équipe de soins. Il nous fallait donc les bons outils…

En tant que lead designer, en quoi consiste concrètement votre mission et quels outils mettez-vous en place pour y parvenir ?

Depuis un an environ, Stanford Health Care intègre en interne les compétences nécessaires pour réaliser ses propres projets de design, en introduisant notamment la méthode agile. Avec mon équipe, nous travaillons avec les parties prenantes de l’entreprise et les techniciens pour assurer la cohérence et la qualité de l’expérience utilisateur des points de contacts numériques que Stanford va proposer. En ce moment, notre priorité c’est l’innovation de MyHealth, une application web et mobile qui permet aux patients de consulter leurs données médicales, de communiquer avec leur équipe de santé, de programmer des consultations, de vérifier des résultats d’analyse… L’ambition est de faire évoluer cette application pour donner aux patients les moyens d’avoir plus d’autonomie et de choix dans leurs projets de santé : il peut s’agir d’un suivi continu ou ponctuel pour affronter une maladie chronique ou complexe, ou bien pour se maintenir en bonne santé.

Du coup, vous intégrez parmi les fonctionnalités les plus pratiques (comme la prise de rendez-vous, l’agenda de la prise de médicaments etc.) la possibilité pour les patients de se quantifier. Cela répond-il à de nouvelles attentes?

Oui mais seule une part minoritaire des patients est avertie sur ces outils et leurs possibilités. La valeur ajoutée des données des wearable techs ne réside pas tant dans leur précision (car elles sont moins précises que celles des appareils médicaux) que dans leur fréquence de transmission. Il devient plus facile de tracer des tendances, de voir des améliorations, des changements dans le temps… L’opportunité offerte par les objets connectés est aussi d’améliorer l’implication active du patient dans son projet de santé.

Pensez-vous que cette tendance sera caractéristique de la santé de demain ?

Sur le point du quantified self, nous sommes plutôt dans l’anticipation mais il s’agit de pratiques qui sont vouées à croître. Après, je considère toujours que la technologie n’est pas une solution mais un moyen. Je me demande toujours ce que l’être humain a besoin d’accomplir et quelles sont les relations que la technologie peut faciliter ou soutenir. On ne peut pas toujours éliminer les problèmes mais on peut apporter un confort de vie : en augmentant la richesse d’informations, on permet aux gens d’attendre chez eux, d’anticiper et donc de réduire leur temps d’attente chez le médecin ou en salle d’urgence. Ce n’est pas forcément très sexy ou spectaculaire mais cela a un impact réel et significatif sur la vie des patients.

​Comment réagit le corps médical face à ces nouveaux usages ?

C’est quelque chose de très nouveau. Stanford a fait la une du New York Times récemment car c’est l’un des premiers hôpitaux à proposer un système de notation sur un médecin (un peu comme Yelp) diffusé sur son propre site institutionnel. Chez les patients, c’est perçu de façon très positive car ils ont l’impression d’avoir plus de maîtrise de l’information et de choix. De même, les notes brutes que les médecins prennent lors d’un rendez-vous restaient confidentielles et non exposées à chacun de nos patients. Aujourd’hui nous mettons tout à disposition de nos patients

N’y a-t-il pas un risque de surcharge informationnelle mais aussi d’inversion des rôles, où le patient devient son propre médecin ?

En entretien, on entend souvent les patients dire : « je préfère avoir trop d’informations plutôt que l’on me cache les choses ». C’est encore pire pour les gens d’avoir l’impression de ne pas tout savoir sur leur santé !

Ces nouveaux dispositifs d’accompagnement vont aussi de pair avec la confiance dans la collecte et l’utilisation des données personnelles…

Il y a des lois très strictes auxquelles toute entreprise médicale est tenue de se tenir. A chaque innovation, nous avons une machine de vérification très minutieuse pour nous assurer de la conformité à ces paramètres juridiques. Malheureusement il y a une certaine inertie législative sur les données… Et en même temps, il faut des garde-fous, de la régulation et des contrôles sur la confidentialité.

Comment traitez-vous concrètement les enjeux liés à la privacy dans un secteur aussi sensible ? Quelles conditions garantissent la confiance des utilisateurs ?

Pour commencer, nous mettons des mots de passe et des questions de sécurité. On va rajouter dans les prochaines versions la vérification double : quand vous vous connectez avec un appareil donné, le système va vous proposer de vous envoyer un code. On essaie véritablement d’instaurer un niveau de sécurité équivalent à celui du système bancaire.

Où en est-on en France selon vous ?

C’est difficile de comparer des systèmes aussi différents. En France, il y a une vraie valeur dans le fait que la santé est un droit public, c’est un bien important et précieux. Mon espoir c’est que la France continue à défendre cela tout en essayant de le rendre plus viable économiquement. Et le numérique serait une bonne voie à explorer.

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