La santé est-elle prête à se faire ubériser ?

Santé 29 mars 2016
Après les taxis, les hôtels, les médecins ? Notés par leurs patients, assistés par les algorithmes, les praticiens de demain pourraient intégrer pleinement le numérique. Pour une meilleure relation avec les patients ?  

Simplification administrative, transparence de la connaissance, suivi en temps réel, réduction des coûts : quatre bonnes raisons pour la médecine de passer à l’ère de l’ubérisation, selon Jean-François Goglin, Conseiller national SIS à la FEHAP et membre du groupe Numérique et Santé de l’Académie de Médecine. Dans ce cas synonyme de désintermédiation, cette notion désormais fourre-tout pourrait pourtant aider, entre autres, à établir une meilleure passerelle entre les médecins.

« Ce que l’ubérisation permettrait de faire en premier lieu, ce serait de simplifier les millefeuilles administratifs. Les gens n’en veulent plus ! »

Une vingtaine d’intervenants du secteur de la santé étaient réunis, le 22 mars à Microsoft Ventures, pour le 6e Digitalk organisé par Laurence Lafont et Nicolas Petit, respectivement Directrice division secteur public et Directeur général chargé des opérations et du marketing chez Microsoft France.

Trois phénomènes en pleine évolution auront particulièrement retenu leur attention : l’algorithmisation du diagnostic médical, l’évaluation des médecins par leurs patients – par le biais de notes – et la responsabilisation de ces derniers grâce à la mise à disposition d’informations médicales de qualité.

Les médecins de demain, de simples data analysts ?

Progressivement assistés par les algorithmes, les médecins pourraient-ils un jour se cantonner à de la simple analyse de données ?

« Pour l’instant, la réponse est non », estime Jean-François Goglin.

« Lors du suivi d’un patient, il y a une relation qui s’instaure et qui ne se cantonne pas à l’analyse de données : il s’agit aussi, normalement, d’une relation de confiance qui se fonde sur des éléments non quantifiables… L’ambiance, le regard, des choses infimes non appréhendables par les capteurs numériques. Tout ce qui fait que le citoyen-usager-patient choisit, ou pas, de se livrer. Et s’il ne se confie pas complètement, il gardera potentiellement davantage d’informations pertinentes pour lui et empêchera d’établir un diagnostic complet. »

« Intimement persuadé qu’à un horizon proche, les algorithmes pourront se substituer au radiologue pour la majorité des diagnostics basés sur l’image », Olivier Clatz, fondateur de Therapixel et spécialiste de l’imagerie médicale, présente pourtant un avis similaire :

« L’activité de certains médecins peut s’apparenter aujourd’hui à de la simple analyse de données. Ceux-là pourraient très bien être remplacés par des algorithmes. Mais le rôle des médecins, en temps normal, va bien au-delà de cette simple analyse. Ils gardent comme valeur ajoutée leur interprétation au cas par cas des signaux et de tous les signes cliniques difficiles à analyser. »

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Computer tomography via Pixabay

L’algorithme pour l’analyse et le médecin pour l’interprétation, donc ? Reste que les médecins devront à l’avenir disposer de rudiments en matière d’analyse de données. Un enseignement qui commence à être délivréaux futurs praticiens.

« Aujourd’hui, il y a déjà de l’assistance à la prise de décision, notamment dans l’analyse d’image en études de médecine : les algorithmes analysent eux-mêmes les zones qui pourraient être suspectes, proposent des pistes de direction avec des probabilités. De plus en plus, on va aller de la simple assistance à un diagnostic proposé », complète Olivier Clatz.

Si le médecin a une réelle valeur ajoutée, celle-ci se situe donc dans l’appréciation globale du patient, grâce au recoupement d’informations à propos de son profil psychologique, de sa catégorie socio-professionnelle, mais aussi de l’accueil qu’il lui réserve… Un paramètre particulièrement évalué en ligne et qui fait de plus en plus la réputation des professionnels de santé.

Veuillez noter votre consultation de 1 à 10

Au même titre que les chauffeurs d’Uber ou que les hôtes Airbnb, les médecins pourraient désormais se voir attribuer des notes en ligne.

« En France, on n’a pas la culture de l’évaluation », remarque à ce titre Béatrice Falise, déléguée générale de Medicen Paris. « Mais cela existe déjà aux Etats-Unis et au Royaume-Uni ! »

Mais sur quels critères évaluer son médecin ? Le temps d’attente, l’état du cabinet, la qualité de l’accueil ? Fabien Guez, cardiologue parisien, pointe du doigt une difficulté pour les patients à noter leur médecin :

« Chez un médecin, il y a deux choses : sa façon d’être et son diagnostic. Mais il ne me semble pas que l’on puisse évaluer un médecin sans l’être soi-même. Il y a par exemple toujours une personne sur cent qui ne va pas supporter un traitement. Elles estimeront dans ce cas ne pas avoir reçu un traitement approprié et vous considèreront comme un mauvais médecin. La patientèle, c’est comme le cours de l’action d’Air France : ça monte très lentement et ça redescend d’un coup ! »

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Doctor via Pixabay

Un constat partagé par Olivier Clatz :

« Je ne pense pas que le patient soit en véritable capacité de dire si le médecin est bon ou pas. Il peut juger de la relation avec son médecin. La qualité de soignant ou de diagnostic n’est pas forcément à la portée des connaissances médicales du patient. Ce sont plutôt les statistiques qui permettront de faire cette évaluation. Maintenant, est-ce qu’on veut aller jusqu’à une évaluation individuelle, publique ? Clairement, je pense que personne n’en veut. »

Pourtant, les critères étrangers au diagnostic peuvent refléter la qualité d’une prestation globale, ou du moins éviter à certains patients des expériences désagréables dans des cabinets particulièrement mal lotis. Les likes qui en émanent sont, paradoxalement, « souvent corrélés aux résultats qu’obtiennent les médecins », remarque Denise Silber.

« Nous devons mesurer cette notion marketing de parcours client et d’excellence au point de contact, là oùse trouve finalement notre citoyen usager patient, cela fait partie des éléments nécessaires à l’évaluation finale », complète Jean-François Goglin. « Par ailleurs, on sait très bien que personne n’aurait envie de confier un membre de sa famille à une maison de retraite délabrée. Si on arrive dans le cabinet du médecin et que les fauteuils sont très abîmés et sales, cela peut parfois en dire long sur la façon dont on sera soigné ! »

Comment alors rendre le patient capable d’avoir un juste avis, non seulement sur son expérience globale, mais aussi sur la qualité de diagnostic du médecin ?

Informer le patient pour le responsabiliser

L’une des voies serait de davantage responsabiliser les patients, en leur donnant des clés pour mieux comprendre leur état de santé et choisir leur médecin et parcours de soin en connaissance de cause. C’est à ce stade que l’ouverture des données est porteuse de promesses. « Les organismes de mutuelle, les objets connectés, les algorithmes vont proposer aux patients plus d’informations qui les mettront en situation de responsabilisation et de choix. Ils seront à même de choisir leur médecin, leur lieu de traitement, ce qui est aujourd’hui très peu le cas. Il y a une très grande demande de la part des patients pour mieux comprendre, et le service n’est pas forcément là en retour du côté des médecins », selon Olivier Clatz.

Et de renchérir : « Il y a des marchés pour des solutions d’assistance aux médecins dans l’explication de la pathologie ou du diagnostic au patient. Aujourd’hui, les médecins sont en demande d’outils pédagogiques pour expliquer aux patients ce qui leur arrive. Il y a des entreprises à créer, c’est très clair. »

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Kristin Klein Flickr

Mais tout le monde est-il en mesure d’être responsable de son propre parcours de soin ? Pas forcément, selon Jean-François Goglin :

« La responsabilisation du patient, on ne peut être que pour. Mais c’est également partir du principe que tout le monde est parfaitement éclairé, informé, maître de ses actes. C’est aussi faire fi du rôle de la famille, notamment dans le cas d’un enfant ou des personnes dépendantes qui ont besoin d’aidants. »

Et Nicolas Petit de conclure :

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