Quand les mondes virtuels traitent des pathologies bien réelles share
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Quand les mondes virtuels traitent des pathologies bien réelles

21 octobre 2010

(Illustration, licence CC rosefirerising)

Qui n’a jamais tapé une description de ses symptômes dans un moteur de recherche en espérant pouvoir mettre un nom sur ses maux ? Déjà dans les années 2000, la recherche d’informations en ligne sur la santé était l’une des activités premières des internautes.

L’essor du Web social et des réseaux collaboratifs ont donné encore une autre dimension à cette nouvelle forme d’auto-diagnostic et a profondément modifié les rapports entre médecins et patients.

Mais « la médecine 2.0 » ne se limite pas à cette nouvelle relation : des blocs opératoires assistés par ordinateur aux thérapies par les mondes virtuels en passant par la rééducation grâce à la réalité augmentée, c’est l’ensemble de la pratique qui évolue vers toujours plus de sureté, de précision, de compréhension et d’humain. Avec de nouveaux défis, évidemment.

Décryptage de cette médecine 2.0 avec la suite de notre entretien avec Antonio Casilli, sociologue qui vient de publier Les Liaisons numériques, et Yann Leroux, psychologue.

  • Les thérapies dans des univers virtuels

L’utilisation des mondes virtuels, de la réalité augmentée ou de l’avatar pour traiter des pathologies a ouvert de nouvelles perspectives pour la médecine.

On distingue deux grandes utilisations de l’avatar pour traiter des pathologies. Yann Leroux nous les décrit : l’avatar peut être utilisé comme « désensibilisation » c’est-à-dire que « l’individu est représenté dans un espace en trois dimensions qui correspond à ses anxiétés, à ses phobies ou à ses peurs, un avion par exemple, puis le thérapeute peut modifier à l’envie toutes les variables et accompagner le patient. »

Les résultats sont très satisfaisants mais l’équipement nécessaire est souvent très onéreux. L’utilisation de jeux vidéo grand public, légèrement reprogrammés pour être adaptés aux besoins des patients, est la méthode de traitement par l’avatar la plus populaire car elle permet de considérablement réduire les coûts des traitements.

Ainsi Half-Life ou Unreal Tournament, deux célèbres jeux de tir à la première personne, ont été utilisés, comme de nombreux autres jeux, pour créer des environnements spécifiquement dédiés aux arachnophobiques, aux acrophobes ou aux claustrophobes.

Yann Leroux détaille ces « thérapies médiatisées par informatique dans des environnements 3D» : ce qui se passe dans le jeu est utilisé comme « prétexte à la parole ».

Le dispositif est généralement le suivant :

« Le patient utilise un dispositif numérique, un jeu et il discute avec son thérapeute de ce qui se passe à l’écran. Le thérapeute traite de ce qui se passe à l’écran comme un rêve. Il donne un prétexte à rêver et utilise ce prétexte comme un écran sur lequel il va pouvoir discuter avec son patient. »

L’idée étant qu’à terme, le patient n’aura plus besoin de l’écran et qu’il pourra parler sans l’artifice de cette médiation.

  • Rééduquer grâce à la réalité augmentée

La réalité augmentée est également utilisée, notamment pour des questions de réadaptation : depuis le début des années 90, des interfaces immersives sont utilisées pour aider les patients à réapprendre à marcher ou à servir d’un bras, après un accident par exemple, nous explique Antonio Casilli.

Mais au delà des possibilités de traitements et de thérapies, le numérique, le virtuel et la réalité augmentée ont permis et vont permettre des progrès importants :

« Les médecins d’aujourd’hui arrivent à développer des molécules et des plans d’évolution qui n’existaient pas auparavant. Les modélisations 3D des molécules permettent, entre autres, ces avancées. »

Et une fois les molécules modélisées, les médecins ne sont plus seuls : ils peuvent être aidés dans leur recherche de nouveaux traitements ou dans leur compréhension des phénomènes.

Au delà des nouvelles formes de traitement, la médecine 2.0 change également les relations entre patients, docteurs et personnels de santé.
  • Des patients de plus en plus informés …

Les patients sont de plus en plus et surtout mieux renseignés notamment grâce à la collecte d’information collaborative : sur les forums, des praticiens échangent des informations médicales sur le même plan que des « profanes ».

Antonio Casilli explique que la médecine 2.0 est une démarche vers l’absence de médiation : en clair, « l’élimination ou au moins l’atténuation de la médiation du corps médical dans le contexte du soin thérapeutique. »

Ce n’est pas seulement l’application de la communication numérique ou informatique à la médecine, qui existe déjà depuis de nombreuses années : ici les informations sont soit échangées directement de pair à pair, soit les médecins sont mis sur le même plan que les patients bien informés.

  • Et des médecins qui doivent désormais convaincre

Lorsqu’un médecin reçoit son patient, il reçoit une première ébauche de diagnostic : le malade a souvent déjà une idée de ce qu’il a. Ou tout du moins pense avoir. Les médecins doivent donc parfois les convaincre qu’ils ne sont pas malades ou qu’ils n’ont pas ce qu’ils pensent avoir.

Mais pour Yann Leroux, ce n’est pas forcément négatif :

« Si le temps moyen de consultation peut augmenter grâce à Wikipédia, c’est bénéfique. Si cela peut favoriser le dialogue entre le patient et le médecin, ça l’est d’autant plus. Il faut par contre savoir s’adapter en fonction des personnalités des patients. C’est un moyen de médiation, qui permet de ne pas s’enfermer dans un savoir purement universitaire. »

Il est de toute façon impensable de demander aux patients de faire sans Internet :

« Tout le monde vit avec Internet, c’est normal que les patients se tournent vers le réseau en ce qui concerne leur santé ou pour des questions qui les préoccupent. »

Et comme le souligne Antonio Casilli :

« Dans des pays où les aires rurales sont très importantes, et où les patients ne peuvent pas toujours avec un contact direct avec le cabinet du médecin, Internet offre une solution : la télémédecine. »

  • Le nouvel exercice de la médecine

Ce que la médecine 2.0 modifie également c’est son exercice même : comme dans le cyberespace, le corps est au cœur de la médecine.

« Il y a toujours un temps prévu pour que le médecin pose sa main sur le corps du malade, il est interdit d’y déroger pour faire une ordonnance par exemple. Il y a un réel besoin pour ce rapport de corps à corps » explique Yann Leroux.

Les techniques d’imagerie, de médecine assistée par ordinateur (le chirurgien dessine le plan de l’intervention et l’ordinateur l’assiste ensuite en fonction du plan) font que « la médecine va de plus en plus en interaction avec l’image du patient, son avatar et non pas le patient lui-même ».

Il y a pour Antonio Casilli, une véritable « reconfiguration de la professionnalité des médecins et des personnels de santé ».

Le fait de pratiquer la chirurgie mini-invasive, qui permet aux chirurgiens d’atteindre leurs cibles par des incisions de l’ordre du centimètre en utilisant un système d’imagerie vidéo, introduit de nouvelles professionnalités dans le bloc opératoire :

« Le médecin manœuvre ce qui pourrait être assimiler à des manettes de jeu et il intervient sur une représentation 3D du corps du patient. Le chirurgien n’est plus le seul maître à bord, il doit travailler avec le technicien, qui active et actionne la machine qui va effectivement opérer. »

Les rôles traditionnels et les équilibres sont profondément bouleversés, les statuts modifiés avec l’importance croissante des techniciens, mais également « du patient, même sous anesthésie et bien qu’il se fasse diagnostiquer sur des forums. »

L’un des autres enjeux majeurs est la possibilité de savoir exactement ce qui c’est passé dans un bloc opératoire :

« Plus il y aura de matériel informatique pour les blocs, plus il sera facile d’avoir les enregistrements de ce qui s’est passé » explique Yann Leroux.

Et les conséquences sont autant médicales que potentiellement judiciaires : 

« Avec les enregistrements il sera possible de savoir exactement ce qui s’est passé, pourquoi, quand, grâce ou à cause de qui. Et cela pourrait entrainer des règlements différents, devant des tribunaux par exemple. »

Mais il ne faudrait pas pour autant se tromper et prendre ces nouvelles pratiques et ces nouveaux équilibres pour ce qu’ils ne sont pas : les médecins et le corps sont toujours au centre de la médecine et des blocs.

L’informatisation vient seulement assister le travail des médecins et des personnels de santé, leur offrir de nouvelles perspectives de traitement et de recherche tout en limitant au maximum les erreurs humaines. Elle ne les remplace aucunement.

> Pour aller plus loin :

– Le dossier RSLN sur la santé du futur

– Quand les jeux vidéo soignent nos névroses : rencontre avec Michaël Stora, psychanalyste clinicien.

– Traiter la dépression par l’avatar

– The way diseases of the psyche are diagnosed is changing rapidly. Doctors are struggling to keep up

 Médiations thérapeutiques et jeux vidéos 

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