Robots, intelligence artificielle : comment se dessine le champ de bataille de demain share
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Robots, intelligence artificielle : comment se dessine le champ de bataille de demain

Cyberguerre 25 février 2016
Comment les technologies numériques s'insèrent-elles sur le terrain militaire d'aujourd'hui et demain ? Comment aident-elle à faire face aux nouveaux enjeux d'une conflictualité qui se joue désormais aussi en ligne ? Entre réalité augmentée et robotisation, sur le cyber-terrain comme sur les zones de conflits physiques, l'armée française s'interroge sur ces problématiques. Interview de Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC Saint-Cyr.

Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC Saint-Cyr et secrétaire général de la chaire « Cyberdéfense et cybersécurité » de l’École, nous explique comment s’organise ce travail de réflexion et de prospective. Rencontre. 

L’armée américaine est souvent citée comme modèle en termes d’emploi de nouvelles technologies. Qu’en est-il de la France ? Aujourd’hui, où en sommes-nous du point de vue de l’innovation militaire ?

Gérard de Boisboissel : La France a une démarche très différente de celle des Etats-Unis, où des financements abondants permettent à des projets prospectifs d’être développés, prototypés et testés sur le terrain. L’armée française est plutôt sur l’anticipation des besoins, dont l’expression est remontée en permanence par l’État Major des Armées.

La Direction Générale de l’Armement (DGA) valide ensuite la faisabilité technique de la demande tout en élargissant le besoin initial si besoin – par exemple en y ajoutant des spécificités techniques (par exemple, des contraintes thermiques selon les théâtres d’opération). Enfin, la Section Technique de l’Armée de Terre (STAT) teste et éprouve les innovations avant une potentielle validation des projets pour une utilisation opérationnelle, voire leur commercialisation à l’étranger.

Tout au long de ce processus, le centre de recherches au sein duquel je travaille [le CREC Saint-Cyr, NDLR] propose un regard d’accompagnement non seulement technologique mais aussi juridique, sociologique, éthique, sur les usages… Une approche pluridisciplinaire qui n’est pas le cœur de métier de l’Etat Major et qui se veut donc complémentaire. Prenons l’exemple de la robotique militaire qui sera partie prenante de la conflictualité de demain : le mot « robot » n’est pas mentionné dans le code civil. Donc en cas d’accidents, quelle chaîne de responsabilité entre en jeu ? C’est l’un de nos sujets de réflexion.

Face au mouvement de robotisation des armées, où se situe justement l’armée française ?

La robotique est une révolution, tout le monde s’accorde à le dire, au point de parler de « robolution » depuis quelques années. Mais il faut bien comprendre que cette technologie reste un outil pour le combattant…

Ce que l’on peut en faire a, en revanche, de multiples avantages, comme celui de déporter l’action et donc le risque pour un combattant. Si je « déporte » mes cinq sens avec un robot, je pourrai de la sorte voir plus loin – ce qui s’avère primordial dans le monde militaire pour étendre la zone de contrôle d’une unité et donc anticiper les menaces et les manœuvres de l’ennemi.

Cette technologie permet aussi la protection du soldat, moins exposé si l’on met les robots en avant du dispositif. Et cette préservation de la ressource humaine est indispensable à l’heure où les effectifs militaires ont été en constante réduction pendant de nombreuses années, et où la France est projetée sur de multiples fronts. Pour contrôler des zones immenses comme le Mali par exemple, les soldats déployés ne peuvent plus aujourd’hui se passer de drones. On peut en effet leur déléguer 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 un certain nombre de tâches de surveillance très contraignantes, chronophages et ainsi laisser les soldats sur les zones où il est nécessaire d’assurer la protection des populations et, parfois, de mener le combat.

Cette « augmentation » de la puissance du soldat par les machines passe-t-elle également par le développement de la réalité augmentée ?

Aujourd’hui, l’un des questionnements de l’armée est : « comment donner des informations supplémentaires aux militaires pour leur permettre d’être plus efficaces, tout en évitant le risque de surcharge cognitive (positions amies, ennemies, menaces, capacités restantes, etc.) ? » C’est en ce sens que la réalité augmentée est un enjeu important car elle permet de surajouter à l’environnement visuel habituel de telles informations.

Ceci étant, il faut bien percevoir que le combat représente 99% de moments où il ne se passe pas grand chose et 1% de moments d’une intensité colossale, où votre vie et celles de vos camarades sont en jeu. Le cerveau humain se concentre alors sur des actions réflexes apprises à l’entraînement et sur sa mission militaire : il faut donc éviter la surcharge informationnelle et réfléchir à la hiérarchie de l’information. Ainsi, dans un monde où tout devient connecté, quelle information pertinente remonter, à qui, à quel moment et comment ?

Plus largement, au-delà de la réalité augmentée, il s’agit aussi de réfléchir à la formation des décideurs face à la trop grande richesse d’informations qu’ils peuvent recevoir en temps réel. Et qui bouscule certains rôles, comme celui de l’homme politique qui se retrouve parfois projeté dans un combat – comme Barack Obama lors de l’opération militaire d’arrestation d’Oussama Ben Laden – alors que ce n’est pas sa place.

Quelles sont les questions éthiques posées selon vous par l’emploi de ces nouvelles technologies qui favorisent l’ubiquité du combat ?

La question posée par les robots militaires rejoint celles que se pose le monde civil au sujet de la surveillance permanente et des libertés personnelles, notamment dans des zones hors conflit. Mais c’est ici un débat sociétal qui n’est pas propre au monde militaire.

La vraie question éthique porte plutôt sur l’armement des drones. Or tuer à distance, d’un strict point de vue d’efficacité militaire, est plus précis avec un drone armé qu’avec un tir d’artillerie. En effet, le pilote du drone a une excellente visibilité du terrain, et l’opérateur responsable des équipements embarqués peut se concentrer sur la cible avec une précision de l’information que n’aura jamais l’artillerie traditionnelle. Ce qui permet d’éviter certaines bavures potentielles…

Un aspect « chirurgical » des frappes qui a pourtant été maintes fois remis en question ces dernières années…

Les Américains ont une doctrine d’emploi qui ne sera jamais la nôtre : les drones armés ont ainsi été utilisés, lors de frappes d’opportunité, pour des éliminations ciblées par la CIA – et non les militaires US – avec pour conséquence une efficacité court-termiste, parfois hors situations de guerre, ce qui a donné à l’opinion mondiale une mauvaise image de l’utilisation de ces drones.

Or l’usage militaire des drones par l’armée française est très différent : pour l’instant, nous ne disposons pas de drones armés mais de drones Reapers [types de drones utilisés pour la surveillance, NDLR]. La question de l’armement de ces drones se pose cependant, et le débat éthique portera sur les circonstances d’emploi de ces drones armés, notamment dans des situations de conflits non déclarés.

Les enjeux de la conflictualité ont justement beaucoup évolué avec l’augmentation de la menace terroriste, qui bouleverse les frontières définitionnelles qui séparaient zones de paix et zones de guerre. La technologie aide-t-elle à répondre à ces nouvelles règles ?

Nous sommes dans un bouleversement terrible : en 1914, tout le monde avait peur de la 5e colonne, de l’ennemi infiltré derrière les lignes de front, alors qu’il était quasi inexistant. Aujourd’hui, cette 5e colonne peut aussi bien être votre voisin radicalisé qu’un individu qui rejette brutalement nos valeurs démocratiques… Aucune société n’est préparée à cela, mais nous touchons là à un débat plus vaste, qui tourne autour des questions de cohésion sociale et nationale.

En ce qui le concerne, le militaire intervient quant à lui dans une zone donnée pour réduire un ennemi : il doit l’identifier, et si ce dernier est armé, l’arrêter ou l’attaquer. Combattre un ennemi infiltré en zone de paix, sans uniforme, n’est donc pas usuel pour l’armée, qui voit tous ses repères changer… Il n’y a que les technologies de surveillance et de détection qui vont pouvoir aider en favorisant l’anticipation de la réaction, mais nous n’aurons jamais de militaires qui travailleront exclusivement derrière des ordinateurs, sauf en cyberconflictualité : leur travail est d’intervenir sur les zones où le danger est potentiellement extrême, mais non pas de repérer les ennemis insérés dans une population amie supposée être en paix…

Quels grands changements voyez-vous survenir d’ici les prochaines années ?

Un premier chantier prospectif porte sur l’ultra interconnexion des systèmes militaires avec des capteurs intégrés: l’échange des données informationnelles va aller encore plus vite et permettre d’agir encore plus rapidement. Par exemple, aujourd’hui, lorsqu’on demande un appui aérien, cela ne prend que quelques minutes, alors qu’il y a dix ans, cela prenait un temps bien plus long…

L’autonomie des machines va ensuite arriver de façon progressive et par fonction : la fonction de déplacement des robots terrestres par exemple, aujourd’hui assurée par un opérateur, sera graduellement exécutée de façon autonome par ces robots. Dans une réflexion à très long terme, la question du tir autonome des armes intelligentes se pose pour des exigences de réponse à des menaces saturantes, afin de préserver la vie de nos soldats et leur mission. Mais elle exerce aussi une très grande peur, qui rejoint les nombreuses inquiétudes des experts en intelligence artificielle. Sauf que tôt ou tard, cette question de l’utilisation de telles machines à des fins militaires se posera, sous réserve de contraintes d’emploi et de règles d’engagement drastiques.

* A lire aussi : Une réponse à la lettre ouverte sur l’interdiction des armes autonomes, Gérard de Boisboissel, DSI, décembre 2015

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