Santé : « Pour certains praticiens, le numérique c’est encore de la science-fiction ! » share
back to to

Santé : « Pour certains praticiens, le numérique c’est encore de la science-fiction ! »

25 mars 2015

150 000 hospitalisations, 38 000 passages aux urgences et 20 000 interventions chirurgicales… ces chiffres impressionnants éclairent l’enjeu de la transformation numérique au sein du Groupe hospitalier Paris Saint-Joseph (GHPSJ) à Paris. C’est pour évoquer ce chantier d’ampleur que nous avons rencontré Olivier Boussekey, directeur des systèmes d’information. Il nous explique comment, dans un environnement complexe, le passage au tout numérique facilite le partage d’information et le suivi des patients.

RSLN : Pourquoi le Groupe hospitalier Paris Saint-Joseph accélère-t-il sa transformation numérique ?

Olivier Boussekey : Cela nous permet de faire tomber des barrières, d’harmoniser les méthodes de travail, d’éviter des doublons… Parfois, dans un même hôpital, si le patient est transféré d’un service à l’autre et que l’information ne circule pas, il peut être amené à refaire un même examen. Les médecins passent d’un dossier à un autre à une vitesse folle : le principe de précaution leur impose parfois de faire refaire un examen, pour éviter toute prise de risque. Finalement, c’est un réflexe qui est sain, mais révélateur d’un système perfectible, en grande partie grâce à l’apport du numérique.

RSLN : Pour y parvenir, vous avez fait le choix du zéro papier, du tout numérique. Comment le personnel médical réagit-il ?

O.B. : Etonnamment, l’adaptation au changement n’est pas forcément une question de génération. Bien sûr, pour certains médecins qui ont passé 40 ans de carrière avec le dictaphone et le ou la secrétaire qui retape, c’est de la science-fiction ! Mais beaucoup voient cela d’un très bon œil car l’objectif relève du bon sens : quand le patient sort de l’hôpital, il faut s’assurer de la bonne communication de ses informations à son médecin traitant. Aujourd’hui, il faut en moyenne 8 jours pour que le dossier lui parvienne. Notre objectif est d’être capable de produire l’information dès le jour de la sortie. Outre l’enjeu de santé, il y a bien sûr un volet économique et écologique. A Saint-Joseph, on en est actuellement à 5 millions de pages scannées… Donc on espère faire cesser toute tentation d’ajouter encore du papier !

RSLN : Outre le stockage, l’informatisation vous permet-elle également de vous livrer aux big data ?

O.B. : En effet, on peut déjà comparer plusieurs informations de patients étant atteints de la même pathologie : ont-ils eu les mêmes examens, les mêmes traitements, le même rétablissement ? Et donc analyser les différentes pratiques, aussi en fonction de leurs coûts. Car les prescriptions de médicaments sont des coûts, compris dans le forfait hospitalier.

RSLN : Mais si un data-scientist va voir un médecin pour lui dire que son traitement est trop cher, cela ne pose-t-il pas quelques problèmes éthiques ?

O.B. : Personne ne dit ça à un médecin, heureusement ! Mais c’est vrai que, en se posant de plus en plus la question du coût de la santé, on va à l’encontre des valeurs de certains. Il ne s’agit pas de faire du business comme des entreprises privées, mais on a besoin de mieux gérer, besoin de la juste prescription, du juste prix. On sait maintenant dire si un médecin prescrit trop, or un médicament n’est pas un bout de sucre pour le patient… En déplaçant le débat sur le bien-être du patient, sa sécurité, on finit par s’entendre.

RSLN : N’y a-t-il pas une inquiétude face à ce nouveau pouvoir des données ?

O.B. : C’est ce qui se fait déjà dans le domaine de la santé en France depuis plus de 20 ans… Plus un seul hôpital ne peut fonctionner sans « coder son activité » tout en préservant la confidentialité des données personnelles : on a un code pour la pathologie, l’identité du patient, son diagnostic, son traitement. L’Etat modifie régulièrement les tarifs de prise en charge en fonction de la manière dont il souhaite orienter les dépenses. Donc un hôpital a aujourd’hui intérêt à anticiper en faisant ses propres calculs avant qu’il n’y ait de nouvelles évaluations des prises en charge et qu’il ne soit plus en mesure de suivre financièrement.

RSLN : Et où en sont les autres hôpitaux en France justement ?

O.B. : Il n’y a pas d’éléments de mesure réelle ou universelle, à part la certification « Hôpital Numérique » qui a été initié par le gouvernement, et alloue des subventions en fonction du taux de prescriptions informatisées par exemple. A l’échelle internationale, l’EMRAM de Himss est une échelle permettant d’évaluer la maturité des systèmes d’information. En France, seulement 5 établissements ont une note équivalente à celle de Saint-Joseph (6/7). Mais comme ce n’est pas obligatoire, on ne sait pas vraiment où en sont les autres hôpitaux.

RSLN : Comment se préparent les DSI pour ce chantier de numérisation ?

O.B. : Beaucoup de DSI ont conscience de la puissance, du coût, de l’intérêt de l’information. Donc on est tous beaucoup plus méfiants et craintifs, beaucoup plus dans un rôle de protecteurs de l’information, de la confidentialité des données de nos patients que dans un esprit de partage et d’usage intensif des données. La prochaine étape serait d’avoir la possibilité d’anonymiser les données pour les mettre dans un pot commun, ne serait-ce qu’à l’échelle régionale, pour les analyser…

RSLN : Qu’est-ce qui bloque pour l’open data en santé ?

O.B. : Il reste encore dans les hôpitaux des freins intrinsèques au partage même de l’information avec ses pairs. Mais les choses bougeront beaucoup plus vite dans les prochaines années qu’elles ne l’ont fait les années précédentes. Aujourd’hui, les patients deviennent beaucoup plus autonomes dans leur diagnostic grâce à Internet. Après, les outils informatiques ne peuvent pas encore remplacer un bon médecin mais ils peuvent vraiment l’aider. Cela fait peur au monde médical –en général à raison, car des dérives sont vite arrivées–, mais cela reste une excellente opportunité. 

 

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email