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Un monde virtuel pour sortir les enfants malades de leur isolement

6 décembre 2011

Comment rompre l’ennui d’un enfant, isolé dans sa chambre d’hôpital, qu’il occupe pendant plusieurs semaines pour y recevoir des soins intensifs ? C’est la question à laquelle l’association « Art dans la Cité » a répondu de manière originale et 100 % numérique. Grâce au projet « Fenêtre sur Chambre », elle offre aux enfants du service d’oncologie et d’hématologie pédiatrique de l’hôpital Armand Trousseau, une île virtuelle, où ils peuvent aller à la rencontre des autres.

Depuis notre dernier article sur le projet, et en à peine quelques mois, le projet a évolué de manière spectaculaire et pourrait, à terme, voir le jour dans de nombreux autres établissements.

> Retour sur un jeu sérieux pas tout à fait comme les autres

Il n’est pas facile de définir en un mot cette sorte de monde persistant réalisé sur mesure pour les jeunes patients. Un serious game ? Il en comporte assurément les caractéristiques, à savoir un jeu où les aspects ludiques sont assortis d’une « intention sérieuse », en l’occurrence proposer une échappatoire aux enfants cantonnés dans des chambres stérilisées.

Mais « Fenêtre sur Chambre » déborde des cadres de cette définition, puisqu’il offre une interface entre le confinement du monde hospitalier et l’ouverture sur l’extérieur. Une passerelle bienvenue entre dedans et dehors, qui permet aussi aux enfants de laisser libre-cours à leur imagination.

Quand l’idée a germé dans les esprits de Nicolas Sordello et de Raphaël Isdant, les deux créateurs dénichés par l’association, ils ne se doutaient pas qu’ils y consacreraient chacun plus de cinq heures par jour pendant six mois :

« On est parti du constat que le seul outil dont disposaient les enfants dans leur chambre était un ordinateur » racontent-ils.

A coups de développement et de programmation sur toutes sortes de logiciels, une première version du projet, très colorée et juvénile, voit le jour. Les enfants, à partir de 7 ans, sont invités à créer un avatar, comme sur n’importe quel jeu de rôle en ligne, et à explorer ce nouveau monde qui s’offre à eux.

Mais lors des ateliers que les deux artistes animent quasi-quotidiennement à l’hôpital, les enfants leur demandent un univers qui ferait « moins bébé ». Les deux créateurs s’exécutent et font évoluer l’identité de leur île aux enfants vers quelque chose de plus mature, plus ouvert aussi, et susceptible d’accueillir les créations de tous.

> Divertissement ou objet thérapeutique ?

Sur le nouveau territoire ainsi créé, les personnages des uns et des autres passent du centre-ville à la forêt, s’interpellent, discutent, prennent le contrôle d’une voiture, jouent au ballon, comme on le ferait dans la vraie vie. Le but est de créer une communauté d’enfants en ligne, dans un espace où ils peuvent se réunir et bénéficier d’une sorte de vie augmentée, grâce à leurs ordinateurs.

Outre l’exploration et l’échange, les deux inventeurs insistent sur la dimension créative rendue possible par le jeu :

« Au départ, on les aide à maîtriser le déplacement dans un espace en 3D grâce à un parcours d’obstacles et plusieurs défis. Puis, au bout de quelques heures d’apprentissage, ils apprennent à créer des objets par eux-mêmes. Le but, c’est qu’ils soient autonomes et impliqués. Chacun peut laisser sa trace dans cette ville en train de se construire » détaille Nicolas Sordello.

C’est ainsi qu’une petite fille de neuf ans a assemblé son propre avion, qu’une autre a décoré sa chambre virtuelle avec des posters de ses séries préférées, alors qu’un ado de treize ans a bâti une maison avec piscine pour une de ses camarades qui venait de rentrer à l’hôpital. Les enfants deviennent amis, sans même parfois se rencontrer « pour de vrai », et entretiennent des liens qu’ils n’auraient pu tisser auparavant.

A l’hôpital Trousseau, la cadre du service et l’éducatrice, en charge d’une vingtaine d’enfants, se sentent aussi concernées par le projet. Elles proposent toujours aux parents d’avoir recours à cet outil. Et ces derniers l’accueillent avec beaucoup d’enthousiasme.

Quand vient la question du but ultime poursuivi par le dispositif, la réponse est ambivalente :

« Nos projets sont avant tout de nature artistique, culturelle. Notre prétention n’est donc a priori pas thérapeutique. Pourtant, on le sait, bien sûr que cela produit des effets. Le cahier des charges définis par les soignants, la création, le jeu, tout cela forme un tout en lien avec le traitement. » répond Rachel Even, déléguée générale d’Arts dans la Cité.

Et puis, pour des enfants qui ont bien souvent accès à Internet et aux nouvelles technologies à la maison, arriver dans un hôpital pour un séjour long et être privé de moyens de communiquer, constitue une double peine, que « Fenêtre sur Chambre » parvient à atténuer. Même si c’est à l’administration hospitalière de prévoir les moyens adéquats – ordinateurs, connexion, maintenance.

> Une œuvre qui arrive à maturité

De même, ils veulent améliorer ce qu’ils appellent la « fenêtre show », un écran projeté dans la salle des parents ou dans l’accueil de l’hôpital, depuis lequel on observe le monde des enfants. Ils aimeraient rendre cette porte d’entrée tactile, pour prévenir les enfants de la présence d’un visiteur d’un simple geste, et entamer la conversation via un clavier.

L’ensemble du jeu est disponible sur une clé usb distribuée à chaque famille. Une fois branchée à un ordinateur, il suffit de taper un pseudonyme pour pénétrer, via un serveur sécurisé, dans l’univers. A la maison comme pendant les soins, les enfants peuvent alors rester en liaison avec leurs amis et leur « chez soi virtuel ».

« Fenêtre sur chambre » a été récompensé lors du concours e-virtuoses dans la catégorie santé, en mai 2011. Et d’autres hôpitaux seraient à leur tour séduits par cette aventure peu banale. Si les responsables arrivent à convaincre des directions administratives de centres hospitaliers, parfois réticentes devant la nouveauté, trois établissements, dont « un grand hôpital parisien », pourraient s’équiper dès l’année prochaine.

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