Jérôme Adam, clairvoyant

2 mars 2008

Téléphone portable à la main, Jérôme Adam tourne, virevolte, donne le tournis. Il arpente le couloir de son appartement, règle quelques détails avec les ouvriers qui s’affairent dans son jardin, expédie un mail à la vitesse de la lumière avant de se consacrer à ses visiteurs. Si ce n’était cette étincelle espiègle, quasi juvénile, qu’il a au coin de l’oeil, aucun signe ne viendrait troubler l’image de l’entrepreneur conquérant. À 30 ans, Jérôme Adam a à son actif un cursus de bon élève (Sciences Po et l’Essec) et la création de deux entreprises. La première, Visual Friendly, ne comptait pas moins d’une quinzaine de salariés juste avant sa fermeture, fin 2004. La seconde, Easylife Conseil, a fêté ses deux ans en novembre dernier. Entre les deux, Jérôme a coécrit, avec Patrick Blanchet, Entreprendre avec sa différence, un livre qui s’apparente presque à un manuel du bonheur… L’important, écrit-il, c’est d’aller au-delà des apparences pour dénicher et encourager le talent. Il faut « croire en son étoile », « foncer » et trouver un équilibre professionnel et privé en acceptant ses différences et celles des autres.

Une autre façon de voir les choses

Parmi les différences de Jérôme Adam, il y a la cécité qui l’a frappé à l’âge de 15 ans à la suite d’une tumeur au cerveau. Puisant dans ses réserves d’optimisme et de volonté et avec l’aide de ses proches, il a appris à vivre avec. Et a su l’utiliser pour développer des qualités essentielles à un entrepreneur : par la force des choses, il délègue facilement, instaure un climat de confiance et réagit à l’instinct. Il a également réussi à rendre son handicap tout petit aux yeux des autres. Et sans l’étrange voix synthétique qui s’échappe de temps à autre de son PC, l’observateur distrait ne remarquerait presque pas sa cécité. Jérôme Adam, lui, perçoit rapidement la confusion et s’amuse gentiment à déstabiliser l’étranger surpris de tant d’aisance. La dédramatisation a participé au processus d’acceptation de son handicap. Il se souvient qu’à l’Institut des jeunes aveugles – une parenthèse de deux ans au cours de laquelle il a appris les réflexes essentiels – les étudiants chamailleurs se donnaient sans vergogne du « bigleux » dans les couloirs.
Né dans une famille de viticulteurs champenois, il s’engage naturellement sur la voie de l’entrepreneuriat. Son passage aux états-Unis, dans le cadre de ses études à l’Essec, va marquer ses choix professionnels. À l’AB Freeman School of Business de Tulane University, il découvre « une autre façon de voir les choses », devient pragmatique, apprend à répondre à une question précise par un simple « yes or no », à ne pas se perdre en conjectures. Il se familiarise avec le concept du « friendly », qui désigne tout ce qui est convivial, facile d’accès et d’utilisation. Lors de sa deuxième année de Sciences Po, un stage au sein des Laboratoires Vichy l’avait initié à la notion d’accessibilité. Il avait alors imaginé un serveur vocal qui donnerait aux handicapés visuels explications et conseils sur les produits cosmétiques. Très vite, Jérôme propose d’élargir ce champ d’action : pourquoi se limiter à une cible déterminée quand ce service pourrait simplifier la vie du plus grand nombre ? L’idée de faire du handicap une source d’innovations pour une multitude de personnes – il rappelle que la télécommande a été inventée pour les tétraplégiques – devient l’axe central de sa réflexion.

Des sites accessibles à tous

Quand Jérôme Adam revient en France, fin 99, le web offre un marché évident et prometteur. Avec trois associés il monte Visual Friendly. Objectif : améliorer l’accessibilité des sites Internet, simplifier la lecture des pages web (avec des polices plus grosses, des liens plus évidents, des contenus plus rationnels) et, in fine, faciliter la vie de tous les internautes. Des recommandations techniques internationales pour l’accessibilité ont été publiées en 1999 par la Web Accessibility Initiative (WAI) du World Wide Web Consortium (W3C). La France, pour sa part, après avoir développé son propre référentiel, a adopté en 2005 une loi obligeant tous les sites publics à se conformer à ces recommandations dans un délai de trois ans.
Jérôme Adam et ses amis de Renaissance numérique – une association regroupant environ quatre-vingts experts et dirigeants de l’Internet français – attendent toujours la promulgation du décret… Pour lui, seule une approche industrielle pourra faire bouger les choses, le handicap mis en avant par les associations ne suffisant pas pour convaincre de l’intérêt de l’accessibilité numérique. Car les décideurs sont avant tout sensibles aux arguments économiques : un site accessible permet à l’internaute d’acheter trois fois plus vite un produit, améliore le référencement, facilite les mises à jour et, par conséquent, réduit les coûts. L’accessibilité ouvre également plus facilement le marché de l’Internet à l’important contingent des seniors.
Pendant quatre ans, Visual Friendly réussit à tirer son épingle du jeu. Avec son logiciel Label Vue – qui permet à l’internaute d’adapter l’affichage des pages web à ses besoins particuliers – la société conquiert des clients comme la RATP, Nestlé et Nouvelles Frontières. Mais, arrivée trop tôt sur le marché et affaiblie par quelques erreurs stratégiques, elle doit déposer le bilan fin 2004. Pour autant, Jérôme Adam ne baisse pas les bras. Il a pour lui sa jeunesse et affirme être « toujours naïf ». Une naïveté grâce à laquelle il reste à l’écart de l’immense bataillon des velléitaires, et peut continuer d’entreprendre sans peur de l’inconnu. La lucidité, il l’acquiert avec l’expérience. Il cite Churchill pour qui « le succès consiste à aller d’échec en échec sans jamais perdre son enthousiasme ». Quelques voyages, un saut en parachute et un livre plus tard, il monte Easylife Conseil en 2005 et s’associe en 2007 à un ingénieur, Florence Daumas. Sa nouvelle société assure des services (comme la mise en place d’une politique d’accessibilité numérique dans les grandes entreprises) et la réalisation de produits (le boîtier électronique Easymetros qui permet de connaître très facilement son itinéraire de métro) liés à l’accessibilité.
S’il fait part de ses difficultés de financement, Jérôme Adam n’a pas perdu une once de son enthousiasme. Et demeure avant tout, comme on peut le lire dès les premières lignes de son site Internet, « un aventurier » pour qui « entrepreneur rime avec bonheur ».

 

JÉRÔME ADAM EN QUELQUES DATES

  • 1977 : Naissance à Reims.
  • 1992 : Perte de la vue
  • 1992-1994 : Institut national des jeunes aveugles
  • 1995-1998 : Sciences Po
  • 1998-2000 : Essec
  • 2000 : Création de Visual Friendly.
  • 2005 : reprise des actifs de Visual Friendly par Kinoa – Création de Easylife Conseil – Cours à Sciences Po « Être entrepreneur aujourd’hui » (avec Xavier Monmarché)
  • 2006 : sortie du livre Entreprendre avec sa différence (avec Patrick Blanchet)
  • 2007 : Association avec Florence Daumas – Prix du livre d’entrepreneuriat.

 

Photo : © Christophe Urbain

Caroline Marcelin

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