Bienvenue à l'école du futur !

10 mars 2008

(Illustrations : © Heather Gatley)

« Le saviez vous ? Parfois, la taille compte vraiment. Les 25 % de Chinois qui ont le QI le plus élevé sont plus nombreux que la population totale des États-Unis. Traduction pour les profs : la Chine et l´Inde comptent plus d´élèves brillants que nous n´avons d´enfants tout court. Le saviez-vous ? Les dix emplois qui seront les plus cotés en 2010 n´existaient pas en 2004. Nous sommes en train de former des étudiants à des métiers qui n´existent pas, utilisant des technologies que nous n´avons pas encore inventées, pour résoudre des problèmes qui n´en sont pas encore. » La présentation ne dure que six minutes mais elle a de quoi faire tourner la tête. Karl Fisch, directeur d´une école du Colorado, l´a concoctée et mise en ligne il y a tout juste un an. Depuis, elle a été visionnée des millions de fois sur YouTube et est citée dans les congrès du monde entier. Elle a en effet le mérite d´être très, très claire : le monde change « d´une manière exponentielle » et exige que l´on repense dès à présent l´école de demain. Alors, quels sont les bouleversements qui sous-tendent cette (r)évolution nécessaire ? Quel sera, ou quel pourrait être, si nous parvenons à changer, le visage de cette école du futur ?

L´impact des TICE sur l´école

Il n´aura échappé à personne que la mutation la plus rapide concerne les technologies de l´information et de la communication (TIC). L´augmentation de la taille des bandes passantes va démultiplier les services et les informations disponibles sur Internet. Selon Karl Fisch, le savoir technologique double tous les deux ans : pour les étudiants qui entrent en licence, cela signifie que la moitié de ce qu´ils ont appris pendant leur DEUG sera périmé dès la troisième année. Les coûts liés au hardware (matériel en dur), au software (logiciels) et au stockage des données vont dégringoler. Résultat : un accès quasi universel à des outils personnalisés, multifonctionnels, équipés de logiciels plus intelligents et mondialement standardisés. Quant aux moteurs de recherche, ils seront toujours plus puissants. Aujourd´hui, près d´une dizaine de milliards de recherches sont lancées tous les mois sur les différents moteurs (Google, Windows Live Search, Yahoo Search, …).
À qui donc adressait-on toutes ces questions avant l´apparition de la recherche sur le web ? Aux parents, aux proches sans doute… mais surtout à l´école. « L´évolution des TICE (technologies de l’information et de la communication appliquées à l’éducation) change nos manières de penser et d´agir, d´oú un impact fort sur l´école, en termes de rapport au savoir, à l´autorité, à l´évaluation », reconnaît Richard-Emmanuel Eastes, spécialiste des sciences cognitives appliquées à l´éducation. « L´école d´hier nous a habitués à des réponses claires et uniques. À présent, d´innombrables interrogations émergent de l´explosion des blogs et des forums de discussion. Et les réponses ne sont plus uniques, en vertu de la mutualisation des connaissances de milliers d´internautes. » Trois exemples pour illustrer cette réalité. MySpace compte aujourd´hui 110 millions d´utilisateurs dans le monde : si ce site était un pays, il se situerait au 11e rang mondial en termes de population, pile entre le Japon et le Mexique. Sur Windows Live Messenger, ce sont près de 300 millions d´internautes qui communiquent chaque jour en direct. Quant à l´encyclopédie en ligne Wikipédia, elle ne compte pas moins de 23 000 contributeurs en France. Dans les écoles, le numérique permet déjà des avancées pédagogiques inimaginables il y a seulement dix ans. À Élancourt, certaines classes de primaire suivent des cours d´anglais par visioconférence en direct de Grande-Bretagne. L´arrière- pays limougeaud a mis en place un réseau d´éducation à distance destiné aux élèves habitant en pleine campagne. Dans les Landes, l´école d´Othevielle concocte chaque semaine un « JT des bonnes nouvelles », podcast que toutes les classes de France s´arrachent… Et ce ne sont là que quelques exemples parmi des centaines d´autres.

Les élèves ne sont plus ce qu´ils étaient

Premiers adeptes de ce changement technologique, les jeunes de la « génération numérique ». Les Américains les appellent les « digital natives ». Indigènes du monde digital, ils ont des attentes et des compétences différentes parce qu´ils baignent dans le numérique depuis leur naissance. Selon Marc Prensky, spécialiste américain des TICE et inventeur de l´expression, « les "digital natives" sont de plus en plus multitâches ». Autrement dit, ils sont capables de faire leurs devoirs tout en chattant sur MSN, entre deux envois de SMS, l´iPod vissé sur les oreilles. En contrepartie, leur capacité de concentration en souffrirait – encore que certains professeurs contestent cette observation. En tout état de cause, « les élèves d´aujourd´hui ne sont plus ceux que notre système éducatif était censé former », prévient Marc Prensky.
Pas étonnant, selon Daniel Andler : « Les mécanismes d´apprentissage des jeunes évoluent au fil du temps ». Ce philosophe, spécialiste des sciences cognitives, est le fondateur de COMPAS, un « think tank » de l´Institut de l´École normale supérieure réunissant chercheurs et professeurs de toutes les disciplines ainsi que quelques industriels, pour réfléchir aux pédagogies du futur. Selon lui, la génération numérique s´éloigne de plus en plus d´un apprentissage dogmatique, combinant mémorisation pure et logique d´entraînement/récompense. En revanche, « les jeunes adoptent volontiers des processus d´apprentissage fondés sur la déconstruction/reconstruction des savoirs, sur l´interactivité des méthodes et des points de vue… un peu sur le modèle des jeux vidéo, qui permettent de passer au niveau 1, puis au niveau 2, etc. en essayant différentes clés, quitte à aller dénicher la solution sur des sites spécialisés . Ils ont intégré le fait qu´on peut apprendre en se trompant, qu´on peut recycler à son profit les expériences d´autrui », poursuit Daniel Andler. Du coup, ce n´est plus le savoir lui-même qui est essentiel, mais bien l´habileté à trier et à décoder l´information proposée en ligne. La frontière entre l´individuel et le collectif devient poreuse. Les DRH du monde entier l´ont bien compris, qui sont de plus en plus nombreux à valoriser les « compétences du xxie siècle » : capacité à gérer simultanément des dossiers différents, à travailler en groupe sans créer de conflits, à travailler sans supervision marquée, à être créatif, entreprenant – à pratiquer, en somme, le travail collaboratif. Les programmes de demain seront moins fondés sur les connaissances pures que sur les compétences et l´intelligence sociale.

Des mutations qui poussent l´école à se transformer

Comment toutes ces mutations affectent-elles l´enseignement ? D´abord de manière structurelle, en changeant le rapport des élèves au savoir et aux enseignants. « Aujourd´hui, un élève n´arrive plus face au maître dans un état d´ignorance totale, tant le web facilite l´accès à des informations susceptibles de contredire les dires du maître », remarque Richard-Emmanuel Eastes. Dans ce contexte, les professeurs deviennent des accompagnateurs éclairés et non plus seulement des dispensateurs de savoir. Dès lors, l´école doit éduquer à la critique. « Dans le système traditionnel, la critique est mal vue, la coopération entre élèves carrément interdite. Mais dans l´école du futur, critiquer n´est plus un manque de respect », souligne François Jarraud, enseignant et fondateur du Café pédagogique, le site Internet de référence sur les nouvelles pédagogies. Et réaliser un devoir à plusieurs n´est plus du copiage mais du travail collaboratif. « La pédagogie actuelle de nos écoles vise encore à former des salariés reproducteurs, s´insurge François Jarraud, or critiquer et interagir sont les deux clés de voûte de la société du futur ». La version autoritaire de l´enseignement, la pédagogie frontale, l´école de l´effort et de la discipline auraient-elles fait leur temps ?



Fin de la classe unique, place aux pédagogies du futur

Une chose est sûre : pour préparer l´avenir, il faut briser la structure de la classe telle qu´on la connaît. C´est la fin du modèle unique – un seul prof, devant un tableau noir, face à trente élèves plus ou moins passifs, pendant des séances de cinquante-cinq minutes. « Nous allons vers des modèles beaucoup plus modulaires, qui utilisent toute une palette de formats, du cours magistral devant cent cinquante élèves, jusqu´aux mini groupes d´élèves, pas forcément du même âge ni du même niveau, note François Jarraud. Et c´est souvent quand on adopte de nouvelles postures qu´on découvre des compétences insoupçonnées chez certains gamins ». Les TICE viennent soutenir très naturellement ces nouvelles pistes pédagogiques, en stimulant même des expériences inédites.
Parmi les pédagogies qui s´imposent un peu partout, l´apprentissage par projet : on ne travaille plus en abordant un programme linéaire chapitre par chapitre, mais sur un projet qui peut durer six mois et embrasser différents aspects de la discipline enseignée, voire plusieurs disciplines. « C´est un apprentissage par expérimentation, très autonome, oú le prof est surtout chargé d´évaluer la progression », insiste François Jarraud. Excellente mise en musique de cette tendance, le cyberportfolio. Mario Asselin, un ancien directeur de l´Institut Saint-Joseph du Québec, en a fait son cheval de bataille : « En 2003, je cherchais un moyen efficace de faire progresser le niveau général en français, et de rattraper les élèves en échec scolaire. Le portfolio électronique m´est apparu comme l´outil idéal : chaque jeune est responsable du sien, s´améliore à son rythme », explique-t-il. Un cyberportfolio permet de présenter des productions personnelles (devoirs, exercices, réflexions), tout en annotant, dans une colonne sur la droite, les étapes de l´apprentissage, les erreurs corrigées, les sources…, et en sollicitant les lecteurs en ligne, qui aident l´élève à résoudre certains problèmes, le corrigent, le stimulent. « Mes élèves se sont ouverts à la critique et mobilisés pour parfaire leurs textes, car ils ne voulaient pas que la vitrine virtuelle de leurs idées ne soit pas à la hauteur, analyse Mario Asselin. Dès qu´ils deviennent producteurs de contenu, leur motivation est décuplée ». Aujourd´hui, Mario Asselin forme les écoles du monde entier au cyberportfolio.

Une réponse à l´échec scolaire

Autonomisation, motivation, sur-mesure, les mots-clés de l´école du futur font la part belle au renouveau très socratique d´un prof « accoucheur » de petits groupes menant des activités parallèles. Beaucoup y voient la réponse à l´échec scolaire et à l´hétérogénéité grandissante des niveaux des élèves. La palette des outils technologiques disponibles permet en effet ces configurations multiples, qui feraient devenir chèvre plus d´un professeur d´aujourd´hui. Le travail autonome encadré par ordinateur (à travers des logiciels pédagogiques sur mesure, par exemple) rend possible l´identification précise et continue des niveaux de chacun, permet à l´enfant d´avancer à son propre rythme, sans stigmatisation et dans la valorisation des progrès effectués. « Dans l´école de demain, le droit de tous à la maîtrise de l´information, dans toutes les disciplines, dans tous les environnements et pour tous les niveaux d´apprentissage, devient une idée centrale », assure Stéphane Vincent-Lancrin, chercheur au Centre pour la recherche et l´innovation dans l´enseignement (CERI)1 qui a publié un ouvrage de référence sur l´école du futur. L´idée qu´il y a « ceux qui suivent et puis les autres » devient caduque.
Pour que l´école du futur soit une réussite, s´accordent les experts, il faut une réforme holistique – qui implique l´architecture, la pédagogie, les technologies, l´organisation du temps, de l´espace, etc. Randy Fielding, fondateur de Fielding Nair International (FNI), est le premier à avoir saisi l´impact de l´architecture modulaire sur l´école. « L´architecture scolaire doit accompagner le changement du paradigme prof/ élèves, explique-t-il, mais aussi favoriser l´esprit de groupe au sein des équipes d´enseignants.» Illustration au collège Western Heights de Geelong, en Australie. Tous les couloirs et les salles ont été remplacés par un immense espace aux cloisons modulables. Les cent élèves inscrits en 6e sont suivis par quatre profs. Ces derniers peuvent choisir d´isoler trois élèves en rattrapage de géométrie et les faire travailler sur des tablettes PC , tandis que les autres planchent sur un projet de groupe grâce à un tableau numérique interactif. Ils peuvent aussi réunir toutes les classes pour un cours par visioconférence, leur permettant de dialoguer en direct avec un enseignant ou une école du bout du monde… Des sondages menés dans l´établissement ont montré une progression de la motivation et du moral général chez 80% des élèves ; 87% des profs s´estiment efficaces (contre 20% auparavant), et 85% d´entre eux affirment qu´ils collaborent entre collègues, contre 10% avant.

Une réforme globale, visant le « lifelong learning »

Cette dynamique d´ouverture pédagogique se traduit par une intégration accrue dans la communauté urbaine. Baies vitrées, espaces verts ouverts parcourus de sentiers, auditoriums accessibles à tous… « Depuis la révolution industrielle, nous avons segmenté les domaines, les âges et les niveaux », note Randy Fielding. Pour lui, « l´école du futur est multigénérationnelle : il faut l´ouvrir, faire intervenir en cours des entrepreneurs, donner l´occasion aux jeunes de sortir de l´espace-classe ». Au collège Crystal de New York, les élèves de 14 ans et plus passent un quart de leur temps en apprentissage professionnel. Fait exceptionnel, huit d´entre eux ont même intégré la « Geek Squad », brigade d´intervention et de réparation informatique du célèbre Bespa (l´équivalent de Surcouf chez nous) : ils se partagent deux postes salariés à 28 000 $ par an. L´école a même créé sa propre agence d´emplois. Sans aller jusqu´à cette démarche particulière, nul ne doute que notre école doive s´ouvrir davantage, sans renoncer à être ce lieu singulier oú l´on forme avant tout des citoyens éclairés.
Le but ultime de cette ouverture ? Que les écoles se transforment en « lifelong learning centers », des lieux d´apprentissage oú l´on peut revenir, tout au long de son existence, pour mettre à jour ses connaissances ou faire profiter les autres de sa sagesse. Et si l´école de l´avenir, c´était tout simplement le retour à une forme de partage et d´apprentissage tout au long de la vie ?

1 Le CERI, qui dépend de l´OCDE, a publié en 2006 Quel avenir pour nos écoles ?

> Pour aller plus loin : tous les articles du dossier "L’école du futur"
 

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