BSF, la révolution britannique

7 mars 2008

(Illustration : Heather Galley)

C´était il y a quatre ans exactement. Un jour de février 2004, sans tambour ni trompette, Tony Blair annonce la nouvelle, dans une salle de classe d´une modeste école du nord de Londres : le déblocage d´un budget exceptionnel pour mettre en oeuvre une refonte intégrale de l´école britannique. « Ce programme nous permettra de rattraper des décennies de sousinvestissement », assure alors le Premier ministre travailliste. Simple effet d´annonce ? Pour une fois, les esprits chagrins ont dû se raviser.
Car, aujourd´hui, « Building Schools for the Future » – BSF pour les connaisseurs – est tout simplement le projet éducatif le plus vaste et le mieux doté du monde : 45 milliards de livres (60 milliards d´euros), couvrant l´ensemble du territoire britannique. Les travaux se divisent en quinze étapes et doivent être achevés d´ici à 2015. 3 500 écoles britanniques sont concernées : du jamais vu. Depuis 2004, le projet se précise, s´étoffe, prend de l´ampleur : observateurs et spécialistes du monde de l´éducation pressentent que ce n´est que l´amorce d´un changement qui prend des allures de révolution.

Un programme ambitieux et très bien articulé

L´axe central de la réforme : une école « sur mesure », conçue pour permettre la mise en pratique de méthodes pédagogiques innovantes, faciliter l´utilisation des nouvelles technologies, encourager les projets individualisés. Les syndicats d´enseignants, comme les associations de parents d´élèves, n´en reviennent pas.
Comment se passe la mise en pratique de cet ambitieux programme ? Nouvelle surprise : BSF propose là aussi un chamboulement des modes de gouvernance et pratique une décentralisation décomplexée, basée sur le partenariat public/privé. En clair ? Le gouvernement met les fonds à disposition des 150 autorités locales (LA) britanniques – l´équivalent de nos académies et de nos rectorats. Dans chacune d´elles, BSF organise de puissants consortiums privés, auxquels on accorde un contrat de dix ans, avec possible reconduction de cinq ans. Ensuite, chaque projet BSF local est défini par un Partenariat local d´éducation (PLE), qui prend la forme d´une entreprise à risques partagés, composée à 80 % des entrepreneurs membres du consortium privé, à 10 % de représentants du BSF et à 10 % de représentants des autorités locales. « Cette organisation ouverte aux idées du privé est idéale pour faire éclore non pas une vision nationale unifiée, mais une multitude de visions communautaires locales », s´enthousiasme Steve Moss, directeur stratégique d´ICT Partnership for Learning, l´organisme chargé de coordonner les efforts des LA. « C´est un peu comme si l´on avait 150 variétés de la même fleur ».

« Sur-mesure » éducatif

Côté pédagogie, c´est la même métaphore botanique qui s´applique. « Nous croyons au "personalized learning" (l´apprentissage personnalisé, le sur-mesure éducatif), souligne Steve Moss. « En clair, les élèves doivent créer leurs propres hypothèses, se fixer eux-mêmes des buts à atteindre, s´entre-coacher… Nous voulons esquisser le squelette de la structure éducative, sans la figer ni la restreindre. » Plus précisément ? « Il n´y a plus de cours magistraux, poursuit Steve Moss, les profs aident les élèves à être en situation de stimulation permanente, à valider leurs acquis et à passer à l´étape suivante. » Un bouleversement pédagogique qui se reflète dans l´architecture : écoles ouvertes sur la ville, salles de classe décloisonnées et modulaires, points d´ancrage pour tous types de TICE, lesquelles représentent 15 % du budget total. La réforme se veut globale : il faut préparer les élèves au xxie siècle, en mettant l´accent sur les notions de compétences et d´autonomisation, et non plus simplement sur les savoirs. En améliorant, donc, leur adéquation au monde professionnel.
Parfaite illustration de l´esprit BSF, le comté de Knowsley. Depuis quatre ans, cette région, systématiquement reléguée au bas des classements éducatifs, a décidé de prendre les choses en main : pédagogie de projets, utilisation prioritaire des nouvelles technologies, autonomisation maximale des élèves, décloisonnement des espaces des classes… Damian Allen, responsable des programmes éducatifs de Knowsley, estime que la plupart des jeunes habitants de ce comté en pleine débâcle sont en fait des élèves « kinesthésiques », qui assimilent plus facilement des notions lorsqu´elles sont associées à une activité physique. Du coup, Allen a encouragé une pédagogie avant-gardiste, promouvant les cours en plein air, allant même jusqu´à rebaptiser les cours de lettres « Désastres et Dilemmes » et les cours de théâtre, « Rêveries ». Mieux : Allen et son équipe réfléchissent actuellement à une autre manière de gérer l´école, en substituant aux directeurs d´établissement des collèges de professeurs qualifiés, voire des comités professeurs/ parents/élèves.
Tableau idyllique tout droit sorti du Cercle des poètes disparus ? Pas tout à fait. Une réforme aussi audacieuse fait forcément grincer quelques dents. À travers BSF, les travaillistes posent et revendiquent deux axes-clés de leur politique éducative : l´ouverture au privé et la professionnalisation, deux principes qui ne font pas l´unanimité dans le pays. La position des travaillistes, ouvertement favorables à l´externalisation des services sans recours aux ressources internes, n´est pas toujours bien comprise. En d´autres termes, si le programme « Building Schools for the Future » prend le chemin du succès, il reste l´expression d´une position politique forte, ancrée dans une culture typiquement anglosaxonne qui laisse une forte marge de manoeuvre aux gouvernements locaux. Ce modèle sera-t-il exportable ?

Illustration : Heather Gatley

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