Combattre le « syndrome de l’imposteur » des femmes développeuses : l’ambition de Duchess France share
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Combattre le "syndrome de l'imposteur" des femmes développeuses : l'ambition de Duchess France

16 mars 2015

Susciter des vocations féminines pour les métiers techniques du numérique et mettre en avant les modèles du secteur : telle est la vocation de Duchess France, jeune association au succès grandissant. En amont de l’événement Digigirlz, consacré à la sensibilisation de jeunes élèves aux cultures du numérique, nous avons rencontré Ludwine Probst, membre de ce collectif et lauréate du prix Excellencia 2014.

Quelle est l’ambition de Duchess France ?

Ludwine Probst : Duchess France est une association destinée à donner plus de visibilité aux femmes développeuses et techniques et à faire émerger des rôles modèles, ce dont nous manquons cruellement. Nous souhaitons voir plus de femmes et jeunes filles investir l’informatique et ses métiers techniques, mais aussi voir les femmes déjà présentes s’imposer davantage ! Parler de notre métier, le faire connaître est devenu prioritaire pour nous, et primordial pour susciter des vocations.

Comment ce projet est-il né ?

Le projet a été lancé il y a 5 ans, suite à la rencontre de deux développeuses : Mathilde Lemée et Ellène Siber Dijoux. L’idée de départ était de former un groupe de développeuses passionnées, avec de l’entraide technique, et de l’encouragement mutuel pour participer à des conférences techniques…Conférences durant lesquelles il n’est pas rare de ne voir qu’une ou deux femmes présentes pour 50 hommes. Aujourd’hui, Duchess France est devenue une association, et notre ligne directrice est restée la même : continuer à mettre en valeur et lumière les développeuses et femmes techniques de l’IT, qui représentent moins de 10% des effectifs de ce milieu.

Est-ce facile de convaincre des femmes de participer à ce genre d’initiative ou présentent-elles des réticences ?

Il est encore assez intimidant de participer en tant qu’intervenantes à des conférences pour lesquelles les femmes sont sous-représentées. La peur d’être seule, de ne pas être à la hauteur, de ne pas être experte ou de ne pas tout comprendre est très prégnante chez les femmes. Alors que les hommes n’ont pas forcément cette crainte ou moins… J’ai l’impression que nous sommes plus souvent victimes d’une forme de syndrome de l’imposteur et que nous osons moins !

Comment procédez-vous concrètement et quelles seront les prochaines étapes de votre projet ?

Nous organisons des événements mixtes et techniques, sous forme d’ateliers de code ou présentations pour découvrir de nouvelles technologies, rester au courant des dernières nouveautés et continuer à se former. C’est un point essentiel en informatique, car ce domaine est en constance évolution. Il faut rester curieux et apprendre en permanence. Pour voir plus d’intervenantes aux conférences technique, nous organisons des séances de coaching pour encourager la prise de parole des femmes. Le métier de développeur restant encore mal connu, nous sommes présentes sur des forums et rencontres pour le faire connaître à des collégiennes et lycéennes. Dans le but aussi de démocratiser le code et notre métier, nous avons organisé quelques ateliers d’initiation au code pour enfants et adultes. Enfin pour mettre à l’honneur ces femmes, nous publions des portraits sur notre blog.

Le 2 mars, Axelle Lemaire déclarait que « les femmes ont un rôle moteur à jouer dans la révolution numérique ». Comment réagissez-vous à ses propos ?

Je suis évidemment complètement d’accord. Comme je le disais, sur les aspects techniques, nous sommes encore moins de 10% de femmes. Les femmes n’investissent absolument pas le terrain, principalement parce qu’elles le connaissent mal ou peu. Probablement aussi à cause de préjugés, stéréotypes et du manque de projection dans de tels métiers techniques. Aujourd’hui, dans notre monde grandement numérique, il me semble essentiel d’être au courant, de comprendre ce monde dans lequel on vit et évolue. Je pense que les femmes ont tout intérêt à se plonger dans tout ce qui est numérique et en particulier dans le code ! La programmation est selon moi un moyen de création, d’innovation et un outil pour créer le monde futur dans lequel on va vivre. Cela laisse du moins cette possibilité. Être développeur aujourd’hui, c’est avoir la possibilité de créer sa boîte, de créer son application, d’avoir un réel impact sur notre monde.

La France accuse-t-elle un retard en matière d’implication des femmes dans le secteur du numérique ou est-ce globalement pareil que dans les autres pays européens ?

De nombreuses disparités sont observables selon les pays. Je distinguerais les pays dit “développés”, dans lesquels les femmes sont très souvent sous-représentées – à savoir jusqu’à moins de 15%-  des pays en développement, où l’on peut avoir près de 40% voire 50% de femmes impliquées. En Inde, dans les pays du Maghreb et dans les pays émergents en général, les taux de femmes dans les milieux techniques peuvent être particulièrement élevés. L’informatique, en tant qu’outil accessible au plus grand nombre, n’est pas censée être un domaine discriminant à la base. Ici, en France, l’image de l’informatique n’est peut-être plus la bonne. En tout cas, elle ne m’inspirait au départ rien de très attrayant. Il faut remettre nos métiers en valeur et les faire connaître ! Ce secteur embauche, et nous avons besoin de nouveaux talents.

Pourquoi vous y êtes-vous mise dans ce cas ?

Je venais tout juste d’obtenir un master de mathématiques mais ne trouvais pas d’offre d’emploi correspondant à mes compétences. Le secteur de l’informatique était en pleine expansion et recrutait des profils scientifiques, amenés à se former sur le terrain. J’ai tout appris sur le tas via mes différentes missions mais aussi grâce à des outils et tutoriels que j’ai trouvés sur Internet. C’est un vrai point fort de l’informatique : ce domaine est accessible à tous via des forums, des cours en ligne gratuits.

A l’occasion d’une étude du Guardian de novembre 2014, 73% des interrogés avaient estimé que le secteur des nouvelles technologies pouvait être qualifié de sexiste. Seriez-vous d’accord avec ce jugement et, si oui, en quoi cela se manifeste-t-il dans le milieu professionnel ?

Ce sujet suscite beaucoup de polémiques dans de nombreux pays mais je vais me contenter de parler de mon expérience en France. Il y a certes du sexisme dans le secteur des nouvelles technologies mais pas plus que dans les autres secteurs. Je dirais même qu’il y en a moins. Les quelques fois où j’ai pu être confrontée à des remarques sexistes, elles provenaient le plus souvent de commerciaux…et non de développeurs ou de membres de notre communauté. En France, l’environnement technique ne m’apparaît pas hostile pour une femme.

Que faudrait-il selon vous modifier dans l’enseignement pour susciter davantage de vocations scientifiques et techniques chez les jeunes élèves ?

Une sensibilisation au monde du numérique serait nécessaire pour mieux comprendre le monde dans lequel nous évoluons. Casser certains préjugés, encore trop nombreux serait également une bonne piste, ainsi que le fait de lever le voile sur certains métiers encore trop méconnus, comme celui de développeur. Avec le boom du numérique, beaucoup de métiers sont apparus et il me semblerait primordial de cartographier cette évolution pour mettre en avant les nouveaux profils et compétences recherchées.

Vous êtes lauréate d’un prix Excellencia, qui récompense les femmes travaillant dans le secteur High Tech. En quoi ce prix vous a-t-il aidée et que vous a-t-il apporté ?

Ce prix m’a évidemment apporté de la visibilité, ainsi qu’à l’association Duchess France. Nous avons reçu un financement, dont une partie nous a servi à réaliser une vidéo pour parler du métier de développeuse. Nous avons filmé une lycéenne, une étudiante et une développeuse senior qui abordent leur passion du code, leur vision de ce métier et ce que ça leur apporte et représente pour elles. L’objectif : démystifier le métier de développeur, et donner envie à d’autres de se lancer !

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