Dessine-moi une école... sur Powerpoint

6 mars 2008

Entouré de pelouses en pente douce et de jeunes arbres, ses grands murs blancs réfléchissant le soleil, le bâtiment contraste avec la rue qui le longe : un triste alignement de maisons délabrées. Welcome to West Philadelphia, sa pauvreté, sa violence… et sa nouvelle école. Ce quartier, situé à l´ouest de la ville, est plus connu pour son taux d´homicides que pour ses résultats académiques. Quoique. Le niveau des élèves y est tellement catastrophique qu´il est devenu une triste référence : un élève sur cinq ne termine pas le lycée et deux tiers des lycéens n´ont pas le niveau minimum requis par l´État de Pennsylvanie en maths et en anglais. C´est là, au milieu de cette jungle urbaine, que le Philadelphia School District, l´académie qui gère les 340 écoles publiques de la ville, en partenariat avec Microsoft, a décidé de relever un défi ambitieux : inventer l´école du xxie siècle. Il a fallu trois ans à peine entre le moment où l´idée a germé et l´inauguration, en septembre 2006, de cette « École du futur ». Trois années pour tout repenser : la méthode pédagogique, les outils, le cursus, le recrutement des professeurs, la sélection des élèves… « Tout le monde se rend compte que l´enseignement qui a été dispensé aux États-Unis ces quarante dernières années n´est plus adapté à la société, explique Tony Franklin, chargé par Microsoft de faire le lien entre l´entreprise, l´école et le District qui finance et supervise ce projet pilote. Pour nous, la question est : comment s´adresse-t-on aux jeunes des ghettos pour qu´ils aient envie d´apprendre ? On est là pour remettre en cause le système et profiter de ce que ce siècle peut nous apporter. »

Une pédagogie renouvelée

Le détecteur de métaux franchi, on est frappé par la luminosité et l´espace. Les salles de classe sont ouvertes sur l´extérieur par des panneaux de verre, les tables ne sont pas alignées mais réunies pour favoriser le travail de groupe. Finis la cloche qui rythme le début et la fin des cours, les élèves en rang, les cahiers, les crayons… Ici, l´enseignement se veut « adaptif, approprié, et constant ». « Nous faisons en sorte que le désir de connaissance vienne d´abord des élèves, explique Thomas Gaffey, professeur de mathématiques et de technologies (voir encadré ). Quand ils posent des questions, alors on fournit le contenu. »
La transmission du savoir ne s´appuie plus sur des matières mais sur des projets communs. Au lieu d´enseigner les maths et les sciences sociales, Aruna Arjunan, par exemple, a mis sur pied le « projet vote », qui encourage les élèves à enquêter dans le quartier, où moins d´un quart des habitants vont voter. Ils abordent ainsi les statistiques, l´histoire, l´éducation civique… « De cette façon, les sujets leur parlent. Les élèves comprennent et retiennent mieux », assure-t-elle.

Un espace entièrement wifi

Les élèves et les professeurs que l´on croise, de la salle de gym à la cafétéria, ont tous un ordinateur portable sous le bras. L´école est un espace entièrement wifi où l´enseignement ne doit plus s´arrêter aux murs de la classe et où Internet s´est substitué aux manuels scolaires. Dès la rentrée, les élèves suivent une formation à la recherche sur la Toile. « Je mets toujours l´accent sur le fait qu´il faut multiplier les sources pour vérifier une information », précise Aruna. Pour préparer ses cours, elle-même fait souvent appel à nettrekker, un programme informatique créé par et pour les profs, qui permet de sélectionner les sites fiables. Les élèves surfent essentiellement sur les moteurs de recherche, les encyclopédies en ligne ou le portail de l´école. Ils utilisent aussi un certain nombre de logiciels pédagogiques en ligne comme Rosetta Stone, Criterion ou mathforum.org. Quetta Fairy, une élève de 15 ans, ne regrette pas ses manuels « tout déchirés » : « Avec un livre, les informations sur un sujet sont limitées à deux pages, alors qu´avec un ordinateur on a accès à tout Internet. Et quand on ne comprend pas quelque chose, on peut aller chercher tout seul la solution sur d´autres sites. »

Une bibliothèque sans livres

Un large couloir central traverse toute l´école. Ici, on l´appelle le « streetscape », comme une rue. Les élèves, eux, sont devenus des « apprenants » et les professeurs des « éducateurs ». « Nous mettons en place un langage commun auquel les apprenants peuvent se référer », explique Tony. Même la bibliothèque a été rebaptisée « centre d´apprentissage interactif ». Mis à part quelques CD, les rayonnages y sont vides : les livres, comme le papier, n´ont plus leur place à l´École du futur. « Les apprenants ont accès à l´information en quelques clics, affirme Aruna. Ils n´ont plus besoin de passer en revue plusieurs livres pour se procurer le bon, ce qui prend un temps fou et demande d´apprendre le système de classement de la bibliothèque. » Thomas, lui, estime que « le mot "bibliothèque" a une connotation de contrôle et de centralisation », alors que, justement, le Web 2.0 s´inscrit dans « une époque de décentralisation et de collaboration autour de l´information ».

Des élèves tirés au sort

Pour que les élèves aient le temps de s´adapter, ils entrent à l´École du futur en première année (le lycée américain en compte quatre) : 170 ont été admis en 2006 et 170 cette année. À terme, l´École en accueillera 750. Les trois quarts viennent des quartiers défavorisés de la ville et ce sans aucune sélection : ils sont tous tirés au sort informatiquement. « On les accepte tels qu´ils sont, avec leur passé, leur bagage, sans se préoccuper de leur ancien comportement et sans penser à la discipline, explique Tony. On espère que ce nouvel environnement va les transformer. » Mais l´École du futur va aussi se transformer au contact des lycéens. Tony y veille. Son rôle, en plus de former les professeurs aux différents programmes informatiques, est de définir les besoins de l´école et d´imaginer des solutions technologiques : il veut tester de nouveaux programmes éducatifs et incorporer certaines technologies, comme des écrans intégrés aux tables de classe, qui permettraient de ne pas avoir à transporter son ordinateur.

Si l´École du futur tient ses promesses, les élèves de demain n´auront bientôt plus envie de faire l´école buissonnière. Il leur faudra chercher en ligne la signification de ces mots archaïques : craie, cahier, stylo, livre…

Les défis pédagogiques de l´école du futur : entretien avec Thomas Gafey, enseignant

Thomas GaffeyQuelle différence y a-t-il entre vous et un enseignant classique ?

Dans toutes les écoles, les professeurs sont des passionnés mais ils ne peuvent pas vraiment innover car ils sont contraints par l´obligation de résultat aux examens. Alors que dans une école traditionnelle, on se demande ce qu´on va enseigner, ici, chaque jour, on se demande comment on va enseigner. Il faut être innovant tout le temps. C´est un vrai défi.

Comment savez-vous que cette méthode fonctionne ?

On voit tout de suite quand les apprenants sont concentrés. Quand ça ne marche pas, ils envoient des mails, chattent…

En somme, l´accès à Internet en permanence, c´est votre meilleur ennemi…

Est-ce qu´ils seraient plus concentrés s´ils n´avaient pas de portables ? Les résultats, et mon instinct, me disent que non.

Comment leur apprenez-vous à se repérer sur Internet ?

Une énorme part de ma philosophie pédagogique consiste à encourager l´esprit critique, qui permet de repérer les informations biaisées, l´exagération et la désinformation. Cela existe dans tous les médias, pas seulement avec Internet. Je leur apprends à multiplier les sources d´info et à appliquer systématiquement une méthode de recherche quand ils abordent un nouveau thème.

Le papier ne vous manque-t-il pas ?

En maths, le papier reste indispensable pour faire des calculs. Pour l´instant, comme on n´a pas de budget papier, je travaille avec des cahiers et des feuilles qui ont été donnés à l´école. Mais on essaie de trouver des solutions technologiques, comme des tableaux numériques interactifs ou une technologie proche de Powerpoint.

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