Enfants du net : comment les protéger ?

10 septembre 2008

« Superlulu, 13 ans, cherche de nouveaux amis. » Sur la photo, un visage d´homme se devine, barbe de trois jours, bouche serrée, dissimulé sous un masque d´enfant aux yeux vides. Quiconque a vu, il y a quelques années, la campagne choc de l´association Action Innocence s´en souvient encore. Car lorsqu´on évoque la question de la protection de l´enfance sur Internet, c´est souvent le spectre du prédateur sexuel à l´affût derrière son ordinateur qui surgit dans l´imaginaire collectif. Non sans raison. Les connexions sur les sites pédopornographiques sont nombreuses – en 2007, la police norvégienne a enregistré plus de 5 millions de tentatives de connexion à ce type de sites –, ce qui montre que le danger est bien réel.

C´est d´ailleurs le premier péril à avoir suscité la réaction des pouvoirs publics.
À Rosny–sous–Bois (93), les « cyberpatrouilleurs » de la gendarmerie nationale veillent au grain depuis 1998. Sur les 18 membres de la division de lutte contre la cybercriminalité, sept se consacrent uniquement à la chasse aux pédophiles. L´an passé, leur travail a conduit à l´ouverture de plus de 500 procédures pénales.

Dans 9 cas sur 10, les gendarmes finissent par identifier les responsables des réseaux d´échange d´images pornographiques.

Des sites sur liste noire

Mais beaucoup de pédophiles ne se contentent pas d´échanger photos et vidéos. Ils cherchent à se mettre en contact avec des mineurs, en utilisant les multiples réseaux sociaux que ceux–ci fréquentent assidûment.

La méthode : « Se faire passer pour un autre enfant – on appelle ça le “grooming” – ou employer la menace, du genre “je suis un pirate et je vais détruire ton ordinateur si tu ne fais pas ceci ou cela” », explique Alain Permingeat, l´un des responsables de la division de lutte contre la cybercriminalité. Les gendarmes de Rosny–sous–Bois attendent avec impatience l´arrêté d´une loi votée en mars 2007, qui leur permettra de piéger les pédophiles en se faisant passer pour des mineurs.

Face à cette menace, les pouvoirs publics se mobilisent.
Premier objectif : bloquer l´accès aux sites pédopornographiques. Souvent hébergés à l´étranger, dans des pays où le contrôle est inexistant ou laxiste, ils sont aujourd´hui accessibles librement depuis la France. Plus pour longtemps. Michèle Alliot–Marie, ministre de l´Intérieur, a annoncé début juin un accord avec les fournisseurs d´accès à Internet (FAI). L´état fournira une « liste noire » de sites aux FAI, qui se chargeront d´en bloquer l´accès, comme ils le font pour les sites faisant l´apologie du racisme, du terrorisme ou de la consommation de drogues. Un dispositif qui existe déjà en Norvège, en Suède, au Royaume–Uni et en Italie.
Si les discussions achoppent encore sur plusieurs points, notamment le droit de regard des représentants de la société civile sur le contenu de la « liste noire », la mise en oeuvre est annoncée pour fin 2008.

Autre cible des nouvelles mesures prévues par les pouvoirs publics : les éditeurs de sites « pro–ana », c´est–à–dire prônant l´anorexie, qui devraient bientôt être passibles de la correctionnelle. Si la proposition de loi en cours d´examen au Parlement est adoptée, les sites pro–ana étrangers rejoindront la liste noire du ministère.

Des logiciels de filtrage de plus en plus performants


Au–delà de l´interdiction pure et simple
de l´accès à des sites au contenu délictueux voire criminel, l´usage des logiciels de contrôle parental se répand enfin. Ces programmes permettent de filtrer l´accès au Net depuis chaque ordinateur, téléphone ou console de jeu vidéo, en bloquant la consultation des informations choquantes pour les enfants ou les adolescents (sexe, racisme, violence…). Certains logiciels empêchent également que le jeune utilisateur transmette la moindre donnée personnelle (e–mail, numéro de téléphone, adresse) et interdisent toute transaction bancaire.

Parfois critiqués à leur apparition au début des années 2000, ces programmes sont devenus très performants. à l´époque, ils se contentaient de rechercher des mots clefs sensibles. Ce mode de recherche rudimentaire aboutissait souvent à des résultats absurdes, empêchant par exemple l´accès à des sites sur le cancer du sein ou sur la contraception. Aujourd´hui, la plupart des logiciels de contrôle parental ne recherchent plus seulement des mots clefs, mais sont capables de procéder à l´analyse globale de la structure d´une page (mise en page, présence de liens pointant vers des sites pouvant poser problème, polices de caractère…). Ils séparent bien plus sûrement le bon grain de l´ivraie, et évitent autant que possible l´écueil du « surblocage ».

De même, certains moteurs de recherche sont maintenant en mesure d´analyser directement les images, et non plus seulement le texte, et savent, par exemple, repérer lorsqu´une page web contient une forte quantité de peau humaine, signe indiquant qu´il s´agit d´un site « pour adultes ».

Enfin, pour sécuriser davantage encore la navigation des plus jeunes, il existe des systèmes de « listes blanches » permettant de circonscrire l´accès à une liste prédéfinie de sites, sorte de jardin d´enfant virtuel complètement protégé.

Les progrès sont sensibles, si l´on en croit les tests comparatifs rendus publics en juin par le secrétariat d´état chargé de la famille. Le filtrage des sites pornographiques est assuré en moyenne à 80 %, et celui des sites d´argent à 90 %. Pour les sites violents ou racistes, ainsi que les sites incitant à la consommation de drogues, le taux de filtrage se situe dans une fourchette de 50 à 60 %, alors qu´il était aux alentours de 20 à 30 % en 2006.

Les diffuseurs privilégiés des logiciels de contrôle parental sont les FAI. Depuis 2006, ils ont l´obligation de fournir gratuitement à tous leurs abonnés un programme de filtrage. Décidé à faire de la qualité de ces logiciels un critère de choix, le gouvernement publie un classement, qui devrait bientôt être affiché chez les distributeurs. Numéricable arrive en tête (taux de filtrage atteignant 88 % toutes catégories de sites confondues), suivi de Free, Alice, Orange, SFR, Télé 2, Neuf. Darty ferme la marche, avec un taux de filtrage de 75 %.

Les parents, maillon faible de la protection

Les outils de veille proposés aux parents deviennent également de plus en plus performants. Sur le système d´exploitation Windows Vista ou sur la console de jeu Xbox, il est possible de définir précisément les plages horaires pendant lesquelles son enfant pourra se connecter, ou les logiciels dont il pourra ou non se servir. Possible également d´avoir un compte rendu détaillé des activités auxquelles il s´est livré, voire des conversations qu´il a pu avoir sur le chat.

Sur Live Messenger (ex MSN Messenger),
un système de messagerie instantanée dont les jeunes sont friands (3 millions de moins de 18 ans l´utilisent chaque mois), les parents peuvent vérifier et valider les nouveaux contacts de leurs enfants, quel que soit l´ordinateur ou le téléphone mobile utilisé par ces derniers.

Des précautions bien nécessaires. La secrétaire d´état Nadine Morano, qui a fait de la protection de l´enfance sur Internet son cheval de bataille, martèle : « 90 % des enfants disent avoir déjà été en contact avec des images violentes et dégradantes ! » Un avertissement qu´étaye l´expérience du chef d´escadron Alain Permingeat : « Si les parents ne prennent aucune précaution sur les forums, un enfant y sera tôt ou tard contacté par un pédophile. » Les spécialistes sont unanimes sur ce point : les logiciels de contrôle parental sont indispensables. En outre, leur qualité ne cesse de s´améliorer. Reste à convaincre les parents de s´en servir. Et là, il y a du travail.

Car il semble bien qu´aujourd´hui les parents soient le maillon faible. Moindre conscience des risques, méconnaissance des activités en ligne de leurs enfants… une majorité de parents peinent encore à envisager la Toile comme un espace public dans lequel leurs enfants côtoient le meilleur comme le pire.

Pour Sophie Jehel, sociologue spécialiste des TIC, « il ne faut pas perdre de vue l´indigence des conseils que prodiguent la plupart des parents, notamment dans les milieux modestes ».
Auteure d´une enquête pour le CIEM (Collectif interassociatif Enfance et Média) mesurant l´opinion des parents à l´égard des logiciels de filtrage, elle dresse un constat sévère : « Pour l´enfant, et surtout pour l´adolescent, les parents alourdissent la barque des deux côtés. D´un côté, ils disent préférer faire confiance à leur enfant – quitte, pour certains, à vérifier régulièrement les historiques – plutôt que “se décharger” sur un logiciel et devoir le gérer. Mais de l´autre côté, quand des enfants confessent s´être retrouvés face à des contenus choquants, beaucoup de parents répondent "c´est de ta faute". »

Selon l´enquête publiée en 2007 par Sophie Jehel, 72 % des parents déclarent laisser leurs enfants accéder seuls à Internet. Seuls 39 % disent avoir installé un logiciel de contrôle, alors que 96 % en connaissent l´existence !

Yves Laborey, chargé de mission à la délégation interministérielle aux usages de l´Internet, résume le problème : « Pour la majorité des parents, gérer des profils différents dans leur système d´exploitation, c´est déjà une terre inconnue. Ce premier écueil nuit au message sur l´utilité des filtres parentaux. Parce qu´ils ne veulent pas ou ne savent pas utiliser différents profils, beaucoup d´adultes voient les logiciels de contrôle parental comme un frein à leur propre navigation ! La conséquence directe, continue–t–il, c´est que le schéma général est, pour l´instant, l´absence de garde–fou. » Pour cet expert du ministère de la Recherche, « les enfants ne devraient jamais aller seuls, sans précautions, sur Internet ».

À l´Union nationale des associations familiales (UNAF), Olivier Gérard, coordinateur du dossier TIC, juge ces précautions indispensables. « Environ un parent sur quatre juge que l´éducation et la confiance sont préférables à des outils de contrôle. à l´inverse, beaucoup d´autres estiment que l´installation de logiciels de contrôle suffit à sécuriser totalement la navigation. à l´UNAF, nous considérons que les deux approches – outils et vigilance parentale – sont complémentaires, et prétendre qu´une seule des deux suffit, c´est de la naïveté. » Une vigilance d´autant plus cruciale que les enfants sont jeunes.

Sophie Jehel conclut ainsi son enquête sur les logiciels de contrôle parental :
« On peut s´interroger sur la pertinence qu´il y a à laisser des mineurs de 8 ans accéder seuls à Internet, avec ou sans contrôle parental. La possibilité, à cet âge, d´une démarche autonome sur ce média semble faible, les dangers immenses. »

Pour réagir, industriels, associations et pouvoirs publics multiplient les opérations de sensibilisation. Le gouvernement compte lancer à Noël une grande campagne d´information ciblant principalement les parents. « Ils ont besoin qu´on les aide à rattraper leur retard », justifie Nadine Morano.

Bien souvent, les parents, convaincus qu´ils sont incompétents techniquement, renoncent à l´utilisation des logiciels de filtrage, pourtant fort simples à configurer. Un sentiment à l´origine de situations absurdes : il n´est pas rare, en effet, qu´un père ou une mère demande à son enfant d´installer lui–même le logiciel de contrôle, voire de pirater de la musique en ligne.

De l´enfant victime à l´enfant fautif

Parents dépassés donc, mais parents béatement confiants aussi.
« Plus de 40 % des parents ignorent que leurs enfants tiennent un blog », affirme Nadine Morano. Ennuyeux, d´autant que, dans ce cas, le mineur peut facilement glisser du statut de victime potentielle à celui de fautif. Insultes envers les professeurs, mise en ligne de photos de camarades en petite tenue, dénonciations anonymes : des plaisanteries potaches aux délits les plus graves, les jeunes auteurs en ligne n´ont souvent aucune notion de ce qui est permis et de ce qui ne l´est pas. L´idée qu´on ne met pas en ligne la photo d´un camarade sans son consentement, par exemple, leur est largement étrangère. Pour faire face aux risques de « mauvaise conduite » engendrés par l´explosion de la pratique des blogs, des initiatives de sensibilisation naissent ici et là, dans les collèges et les lycées.

Il ne s´agit plus ici de la seule question du contrôle. Sophie Jehel insiste : « C´est la culture d´Internet qui doit progresser. Tous les acteurs ont un rôle didactique à jouer. » En bref, c´est toute la chaîne éducative qui est ici concernée.

> ET SUR LES TÉLÉPHONES MOBILES ?

Le contrôle d´accès au web sur les portables est simple. Lorsque le téléphone est destiné à un mineur, les vendeurs doivent proposer aux parents du nouvel abonné la mise en place du contrôle parental.

Une fois le contrôle installé, l´accès à Internet est limité à quelques dizaines de sites avec lesquels l´opérateur a établi un contrat commercial. Impossible de se rendre sur le reste de la Toile, et a fortiori d´accéder à des sites de charme ou de rencontre.

Et pour les petits malins, pas facile de contourner l´interdiction. Les opérateurs ont récemment renforcé les règles permettant de lever le blocage : la procédure se fait désormais par courrier signé d´un des parents, et dont l´authenticité est ensuite vérifiée.
 

> CHIFFRES CLEFS

72% des parents laissent leurs enfants surfer seuls sur Internet.
+ de 40% des parents dont les enfants tiennent un blog ne le savent pas.
96% des parents connaissent l´existence des logiciels de contrôle parental.
39% des parents en utilisent un.

SOURCES : MÉDIAMÉTRIE, MINISTÈRE DE LA FAMILLE, COLLECTIF INTERASSOCIATIF ENFANCE ET MÉDIAS

>SITES UTILES

www.internetsanscrainte.fr le site national de sensibilisation aux enjeux et aux risques du Net, chapeauté par la délégation aux usages de l´Internet.

www.protegetonordi.com une mine d´informations à destination des parents comme des enfants, pour apprendre à se protéger des virus, des spams, des escroqueries aux données personnelles, etc.

www.decodeleweb.com à destination des enfants et des adolescents, une initiation ludique et complète aux bons usages du Net.

Le site « C’est plus net », édité par Microsoft, sur http://www.cestplusnet.fr

www.pointdecontact.net pour signaler un contenu potentiellement attentatoire à la dignité humaine.

www.foruminternet.org/mini-sites/conseils-parents toutes les réponses aux questions que se posent les parents, par le Forum des droits sur Internet.

> Pour aller plus loin : tous les articles du dossier "Enfants du net : comment les protéger ?"

Portraits de familles

Au Canada, front commun pour les usages du net

Trois questions à… Marc Mossé

Éric Besson : « Il est impératif de sensibiliser les parents, en particulier dans les populations les plus fragiles »
 

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