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ENQUETE (suite) – Comment devient-on designer numérique en France ?

6 janvier 2011

(Visuel : Augmented City – Recomposited Still by Keiichi Matsuda, Biennale Internationale Design Saint-Etienne 2010)

Après avoir découvert la définition du design numérique, le boom du design de services et évalué le potentiel économique de la discipline, nous avons voulu savoir de quelle manière la France cultive la « filière » du design numérique. 

Nous vous proposons quelques formations à la pointe dans cette discipline, et un aperçu des enseignements que l’on y dispense et des idées que l’on y développe.

> Les offres de formation spécialisées dans le design numérique

De plus en plus d’écoles de design et d’arts proposent des options de design d’interaction, comme par exemple l’Ecole supérieure des Arts et industrie graphique Estienne, à Paris, qui propose des formations en multimédia et animation ou l’Ecole Internationale de Design, à Toulon, qui offre une option design et multimédia.

Mais peu d’entre elles développent une filière entièrement dédiée au design numérique, et intègrent la discipline au centre de leur offre de formation. Tour d’horizon de ces quelques écoles :

l’ENSCI – les Ateliers : Créée en 1982, il s’agit de la première école nationale supérieure dédiée à la création industrielle et au design. Elle forme des professionnels de tous les secteurs : design produit, d’espace, de communication … Et design numérique. L’école propose notamment un Master « design et développement des objets, médias et espaces numériques », délivré par le CNAM et l’université Paris 8, en collaboration avec l’INA. L’ENSCI compte environ 260 étudiants.
 
– le Strate College est un établissement privé, né en 1993. C’est avant tout une école de design industriel, qui forme également à des secteurs variés (produit, transport, luxe…). On y enseigne le design numérique depuis 1998, mais une majeure spécifique, intitulé « systèmes et objets interactifs », a été créée il y a trois ans et demi. Elle forme chaque année 24 élèves, parmi les 450 étudiants que compte l’école. La scolarité dure cinq ans, et la spécialisation intervient en 3ème année. Les frais de scolarité s’échelonnent de 6900€ en première année, à 11.000€ en Master.

l’Ecole de design de Nantes Atlantique, créée en 1988, est reconnue par l’Etat depuis 2002. C’est un établissement privé, qui forme à l’ensemble des métiers du design. Elle propose une spécialité en design d’interactivité. Elle compte 830 élèves, de la première à la cinquième année.

l’école des Gobelins, école consulaire (c’est-à-dire dépendant de la CCI de Paris) créée en 1975, forme depuis de nombreuses années au cinéma d’animation, et développe logiquement des compétences en design numérique. Il y est enseigné depuis le début des années 90, via les formations multimédia que propose l’école.

– l’Ecole nationale supérieure des Arts Décoratifs commencent également à développer le design numérique. Cet établissement public, qui date … de 1766, était déjà à la pointe du design industriel à la fin du 19ème siècle. Elle délivre notamment un diplôme de niveau master en design graphique/multimedia. Pour des frais de scolarité bas, autour de 350€.

Statutairement, aucune de ces écoles ne délivrent de titre de designer, tout simplement… parce qu’il n’existe pas ! A la différence des architectes ou des ingénieurs, qui ont un titre officiel. Les écoles de design donnent donc accès à des diplômes certifiés par l’Etat, mais aux intitulés différents.

> Une théorie poussée

Jean-louis Fréchin, directeur conseil pour le design prospectif et l’innovation numérique à l’ENSCI, est un précurseur de l’enseignement du design d’interaction, et pionnier de l’utilisation du design numérique. Pour lui, il existe une approche spécifiquement française de la discipline :

« En France, on pense « stratégie ». C’est-à-dire que l’on prend de la hauteur, on fait très attention au processus de conception. Dans le monde anglo-saxon, en comparaison, on est plus « tactique » : on traite de problèmes concrets, d’interfaces. C’est ce qu’on appelle le « problem solving ». En France, on parle de « conception innovante. C’est la même différence qu’entre la guerre, et la simple bataille. »

Une recherche de conception et de théorisation à laquelle doit participer tout designer, confirme Dominique Sciamma, directeur du département « Systèmes et produits Interactifs » de Strate Collège :

« Il faut être très ambitieux intellectuellement : curieux, cultivé. S’intéresser aux arts, à la philosophie, comme à l’économie, la politique… »

« Les écoles de « tactique » ont un temps été à la mode, mais le concept n’est pas très intéressant. Il faut cultiver une vision plus globale. Le designer doit développer des compétences complètes, pour être capable de parler à des ingénieurs comme à des architectes », ajoute Jean-louis Fréchin.

Autre particularité française, le design d’interaction développe une vision centrée sur l’homme :

« Le design européen, et français, est l’ambassadeur des gens. Il est fait pour eux. On rapporte toujours nos idées à des usages. On veille ainsi à ne pas générer de violence technologique pour les utilisateurs, par exemple. C’est ce que l’on essaye de faire et d’enseigner : avoir un pied dans l’entreprise, et l’autre dans la société, pour observer et concevoir », explique Jean-louis Fréchin.

« Il ne faut jamais oublier que l’on sert des gens : il faut aimer l’humain, avant tout », complète Dominique Sciamma.

> La France a de « beaux restes »

La France, précurseur en matière de design numérique ? De l’avis des experts, le pays n’est en tout cas pas à la traîne.

« Il y a peu aux Etats-Unis, on n’enseignait pas l’interaction. Alors, même si ce pays attire beaucoup avec ses entreprises très dynamiques en matière de design, au niveau de la formation, on peut dire que l’Europe a de beaux restes ! La France a des atouts. L’Angleterre, en comparaison, compte moins d’acteurs, moins d’industries. Donc moins de possibilités », analyse Jean-louis Fréchin.

Pourtant, de nombreux étudiants français optent chaque année pour les grosses entreprises étrangères et quittent le pays. Beaucoup reste à faire explique Jean-louis Fréchin :

« Nous avons des besoins énormes en stratèges de design numérique. C’est l’un des grands enjeux des prochaines années. Pourtant, ça n’est toujours pas pris en compte en France. Dans notre pays, la perception que l’on a de l’industrie me semble inquiétante. On veut toujours fabriquer plus, comme avant, au lieu de mettre le paquet sur le design. Il faudrait que les politiques envoient des messages forts. Les grosses entreprises françaises ne savent pas encore ce qu’est le design. Et les startups en manquent cruellement. Or le design propose des solutions… et ça marche. »

« Par exemple, dans une équipe incluant un commercial et un ingénieur, l’arrivée d’un designer peut tout changer, et rendre le trio vertueux. On est capable de proposer un mix entre le design produit et le design numérique. C’est ce métissage qui est intéressant : cette synthèse créative, qui propose un petit truc en plus, quelque chose de nouveau. »

> Et si la solution venait de l’école ?

Dominique Sciamma observe pourtant l’avenir d’un œil optimiste, sûr de l’ascension irrésistible du design en France. Une progression qui commence par la formation des nouvelles générations de designers :

« Le changement viendra de toutes les écoles : quand elles auront réussi à imposer le design comme une discipline majeure et déterminante. Déjà, les entreprises commencent à comprendre les enjeux du design. On travaille à Strate College sur de nombreux projets communs avec de grandes écoles de commerce. Comme toujours, ce sont les institutions qui sont en retard. Mais le mouvement est en marche, et va s’imposer à tous : rien ne pourra résister à la progression du design. »

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