Enseigner le code aux enfants : oui, mais comment?

27 mai 2014

« Si on veut passer du statut d’usager de l’Internet à celui d’acteur du numérique, il faut des gens formés »

C’est ce qu’affirmaient le 14 mai dernier devant l’Assemblée Nationale les députées Laure de la Raudière (UMP) et Corinne Erhel (SRC), auteures d’un rapport sur le développement de l’économie numérique. Et pour ce faire, il faut « éveiller les élèves au code, et ce dès l’école primaire » affirment-elles, inspirées peut-être par l’Estonie et la Grande Bretagne, où l’apprentissage du code est obligatoire dès le plus jeune âge.

Se posent pourtant encore des questions quant à l’avenir de l’éducation au numérique : comment enseigner le code à des élèves qui viennent seulement d’apprendre à lire et qu’apportent vraiment les logiques de la programmation informatique à de si jeunes esprits ? Des problématiques au coeur de la première journée de « Kids Coding Club » qui s’est tenue le 21 mai dernier au MVA Paris.

Donner les clés pour comprendre le numérique

« Si tu ne participes pas au numérique, tu le subis un peu… » répond Benjamin, développeur et animateur du « Kids Coding Club », quand on lui demande pourquoi il souhaite enseigner le code à des enfants de 8 à 12 ans. Accompagné de Zakk, développeur formé sur les bancs de Simplon.co, le jeune homme veut donner l’opportunité aux élèves les plus éloignés du numérique de « se familiariser avec l’informatique ou au moins de ne pas être démunis face à ses évolutions ».

La méthode ? Des tablettes pour chaque enfant, de la motivation et « Scratch ou Kodu pour commencer : des programmes qui permettent d’apprendre tout en ayant l’impression de jouer ». Respectivement développés par le MIT et Microsoft Research, Scratch et Kodu permettent aux enfants de créer des jeux comme Flappy Bird grâce à un assemblage de pièces de « puzzle logique » (comme le montre la vidéo ci-dessous). Si cela peut paraître bien difficile à première vue, Yasmine, 8 ans, assure que « ce n’est vraiment pas très compliqué ».

Au bout de trois heures d’atelier, les quinze enfants du centre aéré Etienne Dolet (dont certain n’ont jamais eu d’ordinateurs entre les mains), ont tous réussi la première étape de l’objectif pédagogique : réaliser son propre jeu, sans difficulté. A la sortie, chacun a déjà appris à créer ses personnages, à les personnaliser, à les faire avancer ou jouer avec un ballon.

L’explication d’une telle rapidité, c’est leur animateur du centre aéré qui la fournit : « ils sont prêts, c’est une évolution logique ». Mais prêts à quoi au juste ?

Le cas du « learning by doing » 

Au-delà des affirmations contestables autour d’une génération « naturellement douée pour l’informatique » (aussi appelée « digital natives », « génération Y » ou encore « génération Z »), les enfants de 2014 sont, comme leurs semblables de 1914 ou -114 avant J.-C., particulièrement prêts à apprendre car dotés d’une très grande plasticité neuronale. C’est cette caractéristique qui permet notamment à un enfant d’apprendre plusieurs langues plus facilement et plus vite que ne le ferait un adulte, comme l’expliquait le Dr Fayçal Najab dans une thèse consacrée aux spécificités du bilinguisme.

C’est donc aidés par cette capacité naturelle, couplée à la curiosité ou au plaisir de jouer, que les enfants peuvent aussi bien apprendre le code que leurs parents. Si ce n’est mieux, nous explique Zakk :

« C’est comme une page blanche, il y a tout à apprendre et pas de réflexes déjà intégrés, du coup ils sont capables d’apprendre plus vite que les adultes. Et nous, on essaie de leur apprendre à apprendre. »

Si la syntaxe du code reste encore difficile pour les enfants en bas âge, l’initiation au développement informatique est, pour les plus âgés, bien moins ardue car extrêmement proche de…la grammaire et du bon sens. D’autant que selon une étude de l’OCDE, les jeunes français seraient meilleurs dans les exercices qui font appel au sens logique que dans les épreuves de mathématiques classiques… soit précisément les compétences requises dans un monde qui change à grande vitesse. 

Sensibiliser aux cultures numériques : un enjeu d’avenir ?

Programmer ou être programmé, coder pour décoder le monde… Nombreuses sont les formules qui laisseraient supposer qu’il faut, dès maintenant, se convertir au code. Mais comme nous l’expliquait Frédéric Bardeau, auteur de Lire, Ecrire, Compter, Coder et co-fondateur de Simplon.co, il n’en est rien : 

« Le code informatique n’est pas fait pour tout le monde et on ne peut pas tous être développeurs » rappelait-il dans un entretien.

Pour autant, l’auteur affirmait l’importance d’être capable de « décrypter les enjeux économiques, sociaux et de citoyenneté qui se cachent derrière [l’espace public numérique] ». Une idée partagée par le penseur Francis Pisani, pour qui ne pas comprendre un monde transformé par les technologies numériques s’apparente à nouvelle forme de non-alphabétisation

Sensibiliser les enfants aux cultures du numérique pour les préparer à un monde où l’informatique prendra plus de place, c’est donc tout l’enjeu auquel tentent de répondre les initiatives comme Kids Coding Club ou Year of Code en Grande Bretagne. Mais elles relèvent aussi, de plus en plus, d’un enjeu économique pressant : répondre à une pénurie de talents dans un secteur pourtant attractif, le numérique.

 « 67% des moins de 29 ans souhaite travailler dans le secteur du numérique, mais une minorité pense que ses métiers lui sont accessibles » 

Le numérique en manque de talents ? C’est ce que constatait en 2013 la Commission européenne, tout en observant que le numérique était, malgré le risque de robots-voleurs-d’emplois, l’un des secteurs où l’on embauchait le plus :

« Malgré les niveaux de chômage que l’on connaît actuellement, le nombre d’emplois dans le secteur du numérique progresse de plus de 100 000 par an. Or, le nombre de nouveaux diplômés des TIC et de travailleurs qualifiés dans ce secteur est insuffisant pour suivre le rythme de la demande ».

Où se situent donc les blocages ? C’est aujourd’hui bien moins un problème d’image (comme celle du code réservé aux seuls geeks reclus dans d’obscurs labos) qu’un problème d’accessibilité aux formations, notamment dans les quartiers prioritaires. C’est ce que révélait une étude OpinionWay pour Microsoft, qui constatait à la fois l’appétence des jeunes des quartiers pour le numérique et la difficulté de voir ses métiers accessibles.

Des publics demandeurs et pour lesquels le gouvernement devrait se mobiliser dans les années à venir, comme nous l’affirmait Najat Vallaud-Belkacem dans une interview qu’elle nous accordait la semaine dernière.

 

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