« Plus que l’apprentissage du code, c’est la sensibilisation aux cultures numériques qui est importante » share
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"Plus que l'apprentissage du code, c'est la sensibilisation aux cultures numériques qui est importante"

16 avril 2014

Peut-on enseigner le code informatique à toute une nation ? Nous nous posions la question dans un article dédié à la campagne de sensibilisation Year of Code récemment lancée au Royaume-Uni. Ces dernières années, la formation aux langages des machines s’est imposée comme un facteur d’employabilité au sein d’un marché qui fait grise mine. Mais comment procéder pour y éduquer la population ? Est-ce à l’école d’agir ou doit-on laisser la place aux Espaces publics numériques et autres tiers-lieux qui s’y sont déjà dédiés ?

Dans leur ouvrage Lire, écrire, compter, coder qui sortira le 28 avril prochain, Frédéric Bardeau et Nicolas Danet questionnent les enjeux de l’apprentissage du code aujourd’hui et s’interrogent quant à la meilleure manière de le faire. Pour les deux auteurs, qui avaient précédemment co-signé le livre Anonymous consacré aux hacktivistes du même nom, le challenge est de taille : la littératie numérique et la sensibilisation aux cultures numériques sont des piliers fondamentaux de la compréhension du monde qui nous entoure. Entretien avec Frédéric Bardeau.


Vous êtes co-fondateur de Simplon.co, la « fabrique des jeunes codeurs » ouverte l’année dernière. Comment en êtes-vous arrivés à fonder un tel espace ?

Nous sommes plusieurs co-fondateurs et nous travaillions tous en communication numérique. Nous nous sommes tous essayés au code et nous avons connu certaines frustrations de par la difficulté de le maîtriser, mais nous avons pu constater les pouvoirs qu’il conférait. Ce savoir est une affaire de transmission. On a imaginé Simplon en découvrant le format des bootcamps lancés aux Etats-Unis et qui permettent d’apprendre à coder en quelques semaines. On s’est dit que ce serait bien de le faire en France.

Lors de la sortie de notre livre Anonymous, je me suis « accroché » avec certains hackers professionnels qui sont parfois assez élitistes et réticents à transmettre leur savoir. Pourtant, c’est un outil d’empowerment considérable. Pas seulement pour ceux qui veulent créer des start-up mais dans tous les métiers.


L’enseignement du code provoque depuis quelques années des débats, alors demain, serons-nous tous codeurs ?

Ce n’est pas le propos de notre livre. Aujourd’hui de nombreux programmes sont lancés dans certains pays comme Year of code au Royaume-Uni ou Code for America lancé par Obama… Il y a une sorte d’effet d’aubaine sur le sujet mais il est très intéressant de créer des bannières derrière lesquelles tout le monde se rassemble.

Dans notre ouvrage, nous voulions avoir une pensée un peu plus critique sur le sujet. Le code informatique n’est pas fait pour tout le monde et on ne peut pas tous être développeurs. Ce que nous voulions c’était avant tout rappeler ce qu’est le code, mettre en valeur quels en sont les enjeux. Nous voulions nous questionner pour savoir ce qui était le mieux : mettre en place des initiatives publiques ou privées pour l’enseignement. Faut-il faire comme nos voisins européens ? Nous voulions casser les clichés qui se sont construits autour de ça, et nous éloigner des débats qui polluent la réflexion… comme par exemple les ingénieurs informatiques qui font pression pour que le code entre dans les programmes, parce qu’ils cherchent à faire reconnaître leur discipline universitaire.

C’est aussi un enjeu industriel, car on parle régulièrement de la pénurie de développeurs qui saisirait l’Hexagone. Nous cherchons à défendre la multiplicité des formats : différentes formes d’enseignement à différents âges. Il faut lutter contre certaines fausses idées, comme celle qui voudrait qu’un programmeur ne fait qu’écrire des lignes de code. Cette activité est finalement très réduite. Il fait surtout de la gestion de problèmes, il évalue des besoins et crée des interfaces avec les utilisateurs.
 

 


Quel est le cadre idéal pour enseigner le code informatique ?

La pensée algorithmique peut s’acquérir dans différents endroits. Il faut que la discipline soit sacralisée au primaire ou au collège, mais ça ne veut pas dire qu’on doit obliger les gens à écrire des lignes de code. Il faut aussi faire attention à ne pas enseigner la pensée computationnelle dans un seul cours. Le numérique transcende toutes les matières : la création de data-visualisation peut s’avérer très utilise en histoire par exemple, tout comme l’utilisation de logiciel de cartographie en géographie.

Apprendre le code demande d’être très attentif, tout le temps, aux nouveaux langages informatiques qui se développent. C’est une évolution permanente, il est donc très difficile de former des professeurs qui puissent suivre et enseigner tout ça. Il faut rester pragmatique. S’ils se chargent déjà d’une sensibilisation aux cultures numériques c’est beaucoup. On ne peut pas tout demander à l’école.


Quelle est la meilleure méthode d’enseignement ?

Les meilleures méthodes sont certainement celles du learning by doing (apprendre en faisant). 90% des personnes qui sont diplômées en sciences de l’informatique sont incapables de faire le test Fizz Buzz par exemple. Il s’agit d’un test qui permet de détecter les développeurs qui ne savent pas coder un programme, même le plus simple. Dans la prestigieuse Université de Stanford aux Etats-Unis, ce test est devenu une norme à l’entrée aujourd’hui. Pour nous le code est quelque chose qui se pratique et se vit. Ce qui est très efficace est la programmation en binôme, ça fonctionne vraiment bien. L’un pilote pendant que l’autre navigue. Pour apprendre à coder, la pédagogie Montessori est parfois plus adaptée que celle de Jules Ferry !


On dit souvent qu’il faut savoir « coder pour décoder le monde », est-ce un impératif aujourd’hui sans quoi on ne peut comprendre les évolutions de notre société ?

Absolument. Pour comprendre l’espace public numérique, il faut savoir qu’il y a des programmes d’instructions algorithmiques, savoir qu’on peut s’en saisir et les améliorer et que tout le monde peut être acteur de ça. Ce sont des enjeux de littératie numérique. Au delà de la programmation, il s’agit de notre capacité à décrypter les enjeux économiques, sociaux et de citoyenneté qui se cachent derrière. C’est un peu « programmer ou être programmé ».


Faut-il savoir coder pour innover ?

Je pense qu’être éduqué à la littératie numérique peut suffire. Les débutants essayent d’inventer des services, des applications, ils ne sont pas tous des développeurs d’élite mais ils ont compris. Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui se censure, ou qui pense que c’est trop facile alors qu’il ne sait pas la difficulté technique que cela représente. Connaitre les enjeux du numérique permet d’innover dans des cadres plus pertinents.

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