Gilles Dowek : « Que voulons-nous oublier ? »

12 février 2010

Dans le cadre de notre carnet de route consacré au privacy paradox, nous avons rencontré cette semaine Gilles Dowek, professeur d’Informatique à l’École polytechnique et chercheur à l’INRIA (Institut national de recherche en informatique et en automatique).

Il a participé à la commission de l’INRIA qui recommande la création d’un Comité d’éthique sur la recherche dans les sciences et technologies du numérique avec le CNRS. Regard d’un scientifique qui a « un cran d’avance ».

RSLNmag.fr : Pensez-vous comme certains que s’interroger sur la vie privée à l’heure du tout numérique est un débat aujourd’hui dépassé ?

Gilles Dowek : Non, pas du tout. La notion de vie privée et d’intimité évoluent : par exemple les parties du corps que l’on peut montrer ou ne pas montrer en public ont constamment changé au cours de l’histoire. Aujourd’hui, il y a  des  différences entre les générations mais on ne peut pas en conclure que la notion de pudeur ou de protection de la vie privée n’existe plus. Néanmoins, il est vrai qu’avec les nouveaux outils technologiques, il faut développer de nouvelles règles, de nouvelles valeurs. Mais ça va mettre un peu de temps.

RSLNmag.fr : Quel rôle un organisme comme l’INRIA doit-il avoir dans le débat ?

Gilles Dowek : En tant qu’organisme de recherche, nous avons « un cran d’avance » par rapport aux usages. C’est pour cela qu’il est important  que les milieux techniques participent davantage à la réflexion car nous manquons de normes transculturelles pour préciser ce que nous devons faire et ne pas faire. Mais l’exercice n’est pas impossible puisque cela existe dans d’autres domaines comme la Convention de Genève pour les conflits armés.

L’INRIA de son côté réfléchit à la création d’un comité d’éthique qui va s’articuler autour de deux axes : « Quelle éthique pour quelle recherche », par exemple, « Avec qui sommes-nous prêts à coopérer  et dans quels domaines ? ». Et comment rendre publiques les informations pouvant nourrir des réflexions éthiques de la société ?

Le développement de nouvelles technologies comme la biométrie ou les nanotechnologies entraînent des inquiétudes sur des possibles dérives notamment sur les données personnelles. Ces craintes sont-elles justifiées ?

Le rôle de l’INRIA est d’informer le public. Par exemple, qu’il existe des outils techniques comme le chiffrement pour protéger ces  données. Nous devons prévenir, aider à la définition des normes, informer les gens sur ce qu’ils diffusent comme  information. Car il y a un déficit  de compréhension de beaucoup d’utilisateurs de ces techniques. Il est normal que les questions liées aux techniques nouvelles soient au centre des débats de société. Cela n’est pas nouveau.

En quoi consiste la nouveauté  ?

Ce qui est nouveau, c’est que nous sommes dans un univers global et qu’avec le Web, nous ne risquons de ne plus rien oublier. Mais attention, la question  n’est pas : « que  pouvons-nous oublier ? », car il est techniquement toujours plus ou moins  possible de détruire des pages web. Mais plutôt « que souhaitons-nous oublier ? ». C’est une question totalement nouvelle et nous n’avons pas encore d’outils  pour y répondre.

Aujourd’hui, nous avons un devoir de mémoire et nous savons que certaines choses, certains actes ne doivent pas tomber dans l’oubli. Mais pour l’inverse nous n’avons pas de réponses notamment parce que nous n’avons pas encore choisi ce que nous voulons ou devons oublier. Quand nous aurons réfléchi à cette problématique, nous pourrons envisager des réponses techniques et législatives. Mais ce n’est pas facile. Par exemple, même si un hébergeur de messagerie propose d’effacer les mails archivés après quelques années, il y aura toujours des internautes qui ne seront pas d’accord et qui demanderont à garder leurs messages. La vraie question c’est de savoir dans quel cas nous faisons bien d’archiver les données et dans quel cas, il ne faut pas le faire. Il ne faut pas chercher une réponse simpliste à cette question, mais comprendre le caractère nécessairement minutieux de cette réponse.

 

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