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Grand emprunt, numérique et contenus : cinq pistes concrètes

3 mars 2010

(photo : exemple de visualisation réalisée par une entreprise britannique autour des données publiques diffusées sur le site data.gov.uk, Ito Labs, licence CC)

Le cadre est arrêté, les milliards sont réservés … ne reste plus qu’à trouver comment ils seront dépensés : à grands traits, voici comment l’on pourrait résumer le dossier du grand emprunt et son volet numérique, dont nous vous avons déjà parlé ici à plusieurs reprises.

En adoptant, le 25 février, le « projet de loi de finance rectificative pour 2010 », le Sénat a donc acté que 4,5 milliards d’euros seront dédiés au numérique, répartis entre « tuyaux » (2,5 milliards d’euros, notamment pour la fibre optique) et « contenus » (2 milliards d’euros).

Pour l’instant, le document public le plus détaillé présentant la manière dont seront dépensées ces enveloppes, c’est celui-ci (PDF) : dans les annexes du projet de loi (pages 51 à 137), le gouvernement y présente « l’analyse par mission » des crédits alloués.

La suite paraît déjà plus ou moins écrite : dans les mois à venir, outre des participations dans des grands projets, le gouvernement devrait donc également multiplier les « appels à projets » : nous avons demandé à nos experts quelles thématiques devaient, à leurs yeux, ne surtout pas être écartées pour assurer que les deux milliards d’euros destinés aux contenus soient le plus efficace possible – non sans déclencher des rémarques amusées : « Curieux, cette lettre au Père Noël pour les grands enfants du numérique que nous sommes », s’exclame Alain-Marie Bassy, inspecteur général de l’éducation nationale.

Voici cinq "recommandations" issues de leurs contributions :

Première piste : « Libérez les données publiques ! »

« L’Etat doit libérer le gisement de valeur sur lequel il est assis : la donnée publique » : on voulait du concret, on est servi. Alexis Mons, VP du Groupe Reflect, une agence de stratégie marketing web, est formel : selon cet observateur avisé de l’économie du numérique, le meilleur levier à la disposition du gouvernement français pour insuffler un véritable esprit novateur en la matière, c’est de s’inscrire dans le mouvement de l’open data  – on vous a notamment parlé ici de la naissance du site data.gov.uk. « Les études de cas sont légions, celui de la cartographie est bien connu, sans parler du cas des contenus culturels », assure-t-il. En Grande-Bretagne, l’argument économique a effectivement été mis en avant : « publier ces données, c’est l’occasion de créer de nouvelles opportunités de business », expliquait ainsi Stephen Timms, le ministre britannique du Numérique.

Alexis Mons est rejoint sur ce point par Jean-noël Lafargue
, universitaire et blogueur : « Parmi les domaines qui méritent un coup de pouce et où l’intervention de l’Etat peut être profitable, je verrais […] la mise à disposition libre de certaines bases de données publiques, cartographie par exemple », nous explique-t-il, complètement à l’unission.

Deuxième piste : Former les « hussards du numérique » … et les autres

Vous pouvez y voir l’effet de nos nombreux articles sur la question mais plus sûrement le signe que ce thème est crucial et terriblement dans l’air du temps : près de la moitié de nos experts associent « grand emprunt et contenus numérique » avec la question de l’éducation. « Investir dans […] la production de contenus accessibles pour ceux qui n’ont pas encore rejoint le monde numérique [est] prioritaire », diagnostique par exemple Eric Legale, directeur de la société mixte Issy Media. Elena Pasquinelli, universitaire et coordinatrice du groupe de recherche Compas, et Alain-Marie Bassy, inspecteur général de l’Education nationale, plébiscitent également cette éventualité : la première plaide pour le développement de contenus « capables de franchir les murs de l’école, [accessibles] en autonomie », le second réclame une véritable « ingéniérie pédagogique du numérique ». Marcel Desvergne enfin, fait de « la formation de nouveaux « hussards du numérique » » l’un de ses quatre enjeux prioritaires.

Rappelons que, sur cette question, le gouvernement a déjà donné quelques gages : le 15 février dernier, en recevant le rapport du député Jean-Michel Fourgous sur la place du numérique à l’école, Luc Chatel a promis d’affecter une partie du grand emprunt dans le « grand plan pluriannuel numérique à l’école » qu’il s’est engagé à présenter « d’ici avril » (Vidéo RSLNmag.fr disponible ici).

Troisième piste : et le vert dans tout ça ?

Nous avons eu beau jeu de souligner la place accordée aux smartgrids (250 millions d’euros gérés par l’ADEME), cela ne suffit pas franchement à Fred Bordage, qui suit l’actualité des technos vertes sur le site GreenIT.fr.

Sa contribution, titrée
« le développement durable, oublié du grand emprunt », rappelle que « les TIC peuvent réduire les émissions de CO2 de 15% d’ici 2020 », et explore plusieurs contenus innovants. Un exemple : selon lui, investir dans un site web dédié au covoiturage est un enjeu crucial pour l’économie – « on imagine facilement le poids économique du futur leader mondial du covoiturage » …- autant que pour l’environnement, évidemment.

Quatrième piste : misons sur la création numérique !

Oui, un investissement dans l’art numérique est un investissement à « fort levier » : observateur attentif des moindres évolutions de la scène des arts numériques depuis la plateforme Digitalarti, Malo Girod de l’Ain plaide pour des investissements massifs sur ce secteur. L’art numérique « diffuse dans les territoires, dans les collectivités, dans les entreprises, dans les universités, …, une réelle culture de l’innovation », assure-t-il. Nils Aziosmanoff, avec sa double casquette de président du centre de création numérique Le Cube, et de patron d’entreprise (Navidis), souligne, de manière assez similaire, que « l’innovation est de plus en plus le fruit de processus créatifs et de valeurs « non technologiques » ».

Cinquième piste : Quelques conditions nécessaires …

Du côté des conditions nécessaires à la réussite de ces investissements, Pierre Gattaz, le patron de la FIEEC, le rappelle : déconnecter totalement contenus et infrastructures, c’est prendre un risque : « Leur développement doit être simultané, sous peine de n’obtenir qu’une partie des potentialités escomptées », juge-t-il. Dominique Sciamma, professeur de design, défend, lui, une alliance plutôt … inattendue : il faut, selon lui, allier contenus et contenants. Ainsi, selon lui, les futurs « objects robotisés », ou « robjets », qui seront porteurs « d’expériences autant que de services et de fonctions ». « Les enjeux du numérique se trouvent dans le monde matériel, dans la corporalité, dans la sensulaité », et non uniquement dans la « virtualité » de contenus immatériels.

Ah oui, et surtout : on ne doit pas avoir peur de l’illégalité !
Charles Simon, avocat au barreau de Paris, se situe lui aussi davantage dans le « comment », que dans le « quoi ». Il nous adresse sur ce point une certitude inattendue et stimulante : « Parmi les contenus qui innovent, certains seront illégaux », nous explique-t-il. Le « risque juridique » existe pour tous les innovateurs, et d’autant plus s’ils sont relativement isolés, diagnostique-t-il. Christine Balagué, enfin, souligne que le succès viendra également de la manière dont les innovateurs seront amenés et incités à échanger entre eux : la co-présidente du think-tank Renaissance numérique souhaite ainsi la constitution d’un véritable réseau social des entrepreneurs numériques, qui pourrait soutenir jusqu’à 5.000 projets innovants.

>  A lire, ailleurs, pour poursuivre le débat :

Le numérique à l’école : le grand oubli du grand emprunt, par Françoise Benhamou, sur Le Monde.fr

« A petites touches, on sent bien le vieux monde industriel qui pousse sa corne », écrit Henri Verdier sur son blog, dans un billet de décembre titré : « Grand emprunt : le numérique est pris au sérieux. Est-il compris ? »

– La partie "contenus" de l’enveloppe dédiée au numérique dans le grand emprunt est un "beau bric-à-brac" : Olivier Ezratty se penche sur le grand emprunt

– Pour Alain Juppé, la croissance verte est un « fil conducteur »  du grand emprunt – en vidéo sur Terra Economica.

– Les propositions de Syntec informatique (PDF)

« L’édition de logiciels, une priorité pour le Grand Emprunt » (AFDEL)

« Le numérique pour une France qui gagne » : le rapport du groupe de travail "industrie de TIC" (PDF), dans le cadre des Etats généraux de l’Industrie

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